—«Vous ne connaissez pas les Anglaises, monsieur de Maligny. Elles ne savent pas ce que c'est que la peur... Si elle avait vu arriver ce cad[2], l'autre jour, elle aurait balayé le plancher avec lui... Vous dites cela?...»

Cette expressive métaphore, brutalement traduite de sa langue natale, s'accordait bien avec l'insolence de son discours. Elle fut accompagnée d'un clignement d'yeux qui justifiait, en tout petit, le mot fameux de l'Empereur: «Les Anglais ne s'aperçoivent jamais qu'ils sont battus...» Celui-là ne voulait pas admettre, au moment même où son cœur de père débordait de reconnaissance pour le protecteur de sa fille, que cette fille eût eu besoin d'être protégée! Puis, comme les affaires sont les affaires, il dit un: «Je demande votre pardon» peu cérémonieux, et il se retourna vers le cheval cap de maure et ses acheteurs, tandis que le rusé Maligny, entrevoyant aussitôt une chance de poser un premier jalon, interrogeait Hilda:

—«Et le cheval que vous montiez l'autre jour, est-il toujours ici, mademoiselle?...»

—«Oui,» répliqua-t-elle. « Tenez, le reconnaissez-vous?....» Elle montrait la tête éveillée du Rhin, qui se tendait désespérément, par-dessus la porte basse de son box, vers un seau d'eau posé à quelque distance. Ses naseaux reniflaient de convoitise. Ses lèvres gourmandes s'allongeaient. Vains efforts!... «Je vais te consoler, petit Rhin,» lui dit la jeune fille. «Allons, prends ton sucre.» Et, pour faire admirer à son nouvel ami le génie du spirituel animal, elle se haussait sur ses menus pieds, mettant ainsi, à la hauteur du museau penché de la bête, la poche de sa jupe, où elle cachait une provision de friandises, et le mufle du cheval fouillait, maintenant, non moins désespérément, jusqu'à ce que, de la pointe de sa lippe tendue, il eût agrippé un morceau qu'il se mit à broyer de ses dents rapaces. Hilda, toute rieuse, lui caressa la crinière en se tournant vers Maligny: «Vous avez vu sa malice. Et il a inventé ce tour-là tout seul!... Si mon père m'y autorisait, je le dresserais à quelque chose, pour le présenter au cirque de M. Molier. Mais Pa' n'admet pas les animaux savants. Il prétend que c'est déshonorer un chien ou un cheval que d'en faire un clown... Il ne tolère même pas la haute école...»

—«En tout cas,» dit Jules, «si j'en juge par ce cap de maure et par cet alezan, il n'a pas volé sa réputation, et il s'y entend à choisir les bêtes... J'en cherche une, justement,» continua-t-il. «Croyez-vous, mademoiselle, que vous aurez un cheval qui fasse mon affaire? Il y a trop longtemps que je monte Galopin, celui sur lequel j'étais quand nous nous sommes rencontrés...»

—«Vous cherchez un cheval?...», dit la voix de Bob. Il s'était approché pendant ce discours, après avoir pris congé de ses clients, et tandis que le palefrenier, surveillé par Jack, roulait des bandes de flanelle autour des paturons de l'Irlandais, avant de le rentrer. «Foi de Campbell! vous aurez la plus belle bête de Paris. J'attends un arrivage après-demain... Vous allez me dire exactement ce que vous voulez, en prenant, avec moi, une goutte de whiskey.—Hilda, préparez les verres, voulez-vous, dans la salle à manger? Mais vous n'aimez sans doute pas le whiskey. Les Français trouvent qu'il a un goût de fumée... Ça n'empêche pas que cette liqueur-là n'a pas trace d'acidité... Vous pouvez en boire toute la vie sans avoir de rhumatismes... Bon. Entrez dans Epsom lodge... A droite... Hilda, il va falloir que vous sortiez la jument baie. Donnez-lui un fort temps de galop... Monsieur le comte, aidez-vous vous-même.» (On a reconnu le help yourself, par lequel, dans les châteaux anglais, on vous invite à vous servir seul, devant la table chargée de viandes du déjeuner.) «Vous ne prenez que ça de whiskey? Un doigt à peine? Mais regardez moi... Un peu d'eau?... Maintenant, dites-moi votre type de cheval et pour quel usage... Est-ce un hunter[3] que vous voulez, ou bien un hack?... De quelle robe et de quel âge?...»

[1] Mémoires de Vieilleville, livre VI, chap. xxv: espare, vieux mot pour dire net.

[2] Cad, mot de la langue familière, qui signifie à peu près: goujat.

[3] Hunter, cheval de chasse. Hack, cheval de promenade.