—«Il perdra son temps, ce petit Maligny, comme tous les autres...» Telle était la signification de ce geste, dont le «petit Maligny» eût souri à son tour, s'il avait été assez libre d'esprit pour observer les impressions des promeneurs croisés de la sorte. Il n'y prenait pas plus garde qu'au bandage de sa main droite, dont il se servait, à présent, comme de la gauche. Il n'avait d'attention que pour la jeune fille. Chacun des geste de Hilda, chacune de ses attitudes, sa grâce à tourner sa blonde tête, une inflexion souple de son buste svelte, ses rires gais à de certaines minutes, et, à d'autres, ses silences songeurs, avivaient en lui la flamme brûlante de la fantaisie. La pensée qu'une aventure, commencée de la sorte, pût se terminer autrement que les diverses histoires qui peuplaient déjà son court passé, trop bien rempli, de dilettante de l'amour, ne traversait même pas son esprit. Lorsqu'ils se séparèrent rue de Pomereu, au retour de cette première sortie, son unique préoccupation était d'imaginer un autre moyen d'avoir un second tête-à-tête. Il n'avait pas besoin de tant de ruses. Bob Campbell lui-même, avec sa simplicité habituelle, le renseigna sur l'heure où il pourrait, si cela lui convenait rencontrer Hilda au Bois.
—«L'Irlandais ne vous plaît pas?...», avait-il demandé à Jules aussitôt. «Il faudra essayer le Rhône. Il est parfait, monté en homme, vous verrez... Hilda, vous reprends le cap de maure demain, avant onze heures. Vous lui donnerez un fort temps de galop, de quoi le baisser, que l'on puisse le présenter de nouveau, plus sage, à ce monsieur et à cette dame qui doivent revenir...»
Est-il besoin de dire que, le lendemain matin, l'amoureux—ou qui se croyait tel—avait, dès les neuf heures, parcouru, au trot allongé de Galopin, et dans l'un et l'autre sens, l'inévitable allée des Poteaux? Et faut-il ajouter que Hilda Campbell ne fut pas trop étonnée, quand elle l'aperçut, à son tour, qui venait de son côté? La pauvre fille avait bien deviné qu'elle intéressait très particulièrement le jeune homme. Elle éprouvait, à cette constatation, un plaisir qu'elle n'eut pas la force de lui cacher. Son cœur était pris, et son entière innocence rendait cette passion naissante si dangereuse pour elle! Comment le rusé personnage qui en était l'objet n'eût-il pas vu une invitation à pousser plus avant sa pointe dans un accueil comme celui qu'elle lui fit?—Un éclair de joie avait brillé dans les yeux de la jeune fille, un sourire était venu à ses fraîches lèvres ourlées, et une douceur avait vibré dans sa voix timbrée d'un rien d'accent:
—«Me permettrez-vous de vous accompagner un bout de route, mademoiselle?» avait-il demandé.
—«Le Bois est à tout le monde,» avait-elle répondu, enfantinement. Jules avait pris ces mots évasifs pour un «oui», dont il profita sans retard. Les voilà donc de nouveau partis ensemble, et la conversation de la veille recommençant, déjà plus intime:
—«Votre main n'a pas été trop fatiguée par la promenade d'hier?», avait interrogé miss Campbell.
—«Pas le moins du monde,» répliqua-t-il. «J'ai passé tranquillement la soirée auprès de ma mère, à lire et à me reposer... Et vous même?» ajouta-t-il. Puis insidieux: «Vous n'êtes pas sortie? Vous n'êtes pas allée au théâtre?»
—«Au théâtre?», avait répété Hilda, avec son rire jeune et qui montrait la double rangée de ses dents claires. «Mon père ne m'y conduit jamais... Nous soupons à huit heures. Nous restons ensemble jusque vers les dix heures. Il sort et je vais dormir à onze...»
—«Tous les soirs?»
—«Mais oui, tous les soirs.»