—«Vous m'avez tant intéressé, tout de suite, mademoiselle... J'aime le courage, d'abord, je sors d'une race de soldats. Et vous étiez si brave, dans vôtre lutte avec cet apache!... Et puis, je vous ai trouvée si jolie quand vous vous êtes relevée, avec vos beaux cheveux blonds envolés en auréole autour de votre tête, avec votre pâleur où brûlaient vos grands yeux, avec le frémissement de votre belle bouche, avec...»

Elle l'écoutait, sans le regarder, et poussait toujours le cheval cap de maure, dont les actions étaient tout autres que celles de la bête de Maligny.—«Je vais claquer Galopin,» pensait celui-ci, «mais ça en vaut la peine.» Comme il se prononçait ces mots, si différents de ceux que proféraient ses lèvres, il vit tout à coup, suivi d'une stupeur qui, pour une seconde, le décontenança, la monture de Hilda virer littéralement sur place. Au risque de se tuer, l'énergique écuyère venait de faire exécuter, à son Irlandais, un tête-à-queue suivi, aussitôt, d'un galop du côté de l'écurie. Lorsque Jules eut lui-même retourné son cob, elle était à plus de cent mètres déjà. Cette manière de lui fausser compagnie ne prêtait pas à l'équivoque.

—«Ça y est...», se dit le jeune homme. «La gaffe! La grande gaffe! Elle s'est fâchée de mon espèce de déclaration. Serait-ce une honnête fille, par hasard?... Bah! Elle ne peut pas être bien en colère... J'ai trouvé ses yeux jolis et je le lui ai raconté... Voilà tout... Faut-il lui courir après, comme la première fois?... A quoi cela servirait-il? A l'exaspérer davantage, si elle est vraiment froissée... Mais comment la revoir, maintenant?... Parbleu! J'irai chez son père, comme si de rien n'était, à moins qu'elle n'aille se plaindre au vieux Campbell que je lui aie manqué de respect?... Pour deux ou trois compliments un peu soulignés, a-t-elle pris la mouche! L'a-t-elle prise!... C'est ce qu'on appelle filer à l'anglaise, ou je ne m'y connais pas. Avant d'aller plus loin, il est indispensable que j'aie pris des renseignements sur elle comme j'en avais l'idée. J'aurais dû commencer par là. Décidément, je vais toujours un peu fort. Qui pouvait deviner qu'elle ne rendrait pas? Elle avait tellement l'air de donner dans la main... C'est incompréhensible... Mais, avec les Anglaises, tout arrive.» Et, à voix haute: «Nous allons rentrer, mon brave Galopin. Toi, du moins, tu auras gagné à cette affaire...»

Galopin, comme s'il eût compris cette promesse qu'il n'aurait plus à s'époumoner en un train trop dur, s'était mis au petit trot. C'est avec cette modeste allure, qui n'avait plus rien de triomphant, que le descendant «d'une race de soldats»,—comme il s'était appelé lui-même assez sottement,—s'achemina vers l'hôtel de la rue de Monsieur.

Son sens inné du cœur féminin le lui avait très justement fait comprendre: la pire imprudence, en cette minute, eût été une visite immédiate rue de Pomereu, même pour des excuses. Il avait donc pris par la porte de la Muette et longé l'avenue Henri-Martin, afin de gagner, de là, le Trocadéro, le Cours-la-Reine, le pont Alexandre et la place des Invalides. Une allée cavalière est ménagée sur ce parcours, mais elle a plusieurs carrefours à traverser, que des tramways électriques rendent assez dangereux. Si l'amoureux n'eût pas eu, dans Galopin, un guide avisé, qui n'avait pas besoin d'être surveillé, cette rentrée au logis ne se fût peut-être pas accomplie, pour lui, sans quelque anicroche, tant ses pensées l'absorbaient. L'instinct de sauvage pudeur,—risquons le mot, de pruderie,—dont la jeune Anglaise avait été soudain saisie à des propos trop vifs, devait produire, sur l'imagination du jeune homme, précisément le même effet que la plus savante coquetterie. Qui n'a, dans la mémoire, le vers classique du poète latin sur Galatée, qui fuit sous les saules?

...Et tu fuis du côté des saules de la rive,
Mais pour être mieux vue, ô nymphe fugitive!

Si la sincère Hilda Campbell avait été une rouée, aurait-elle agi d'autre manière pour mordre davantage sur l'imagination de celui à qui elle plaisait tant déjà? Hélas! Il faisait mieux que lui plaire, à elle. A l'instant même où elle sa sauvait ainsi, d'une fuite folle et tout impulsive, loin du séducteur, elle était si bouleversée et, dans sa révolte, quoi qu'elle en eût, si ravie, que cette voix caressante d'homme lui eût parlé avec cette douceur!—Lui, cependant, descendu de cheval dans la vieille cour de sa vieille maison, en était à se poser, avec une véritable angoisse, bien rare chez lui, cette question, de nouveau: «Pourvu qu'elle n'aille pas parler à son père?...» Par extraordinaire, il négligeait d'accompagner le concierge chargé du pansement du précieux Galopin, l'unique habitant de l'écurie, jadis aménagée pour six chevaux et un poney. Aujourd'hui, la demi-ruine était venue. Le foin, acheté botte par botte, garnissait maigrement une des stalles où la maître Jacques de la loge le prenait au fur et à mesure. Une autre stalle servait à la paille. Le reste était vide. Les araignées tendaient leurs toiles grises entre les barreaux dévernis des râteliers. Les rats trottinaient à la recherche d'un peu d'avoine tombée, sur le bétonnage fendillé du sol. Ces traces de décadence n'empêchaient pas Galopin, l'hôte solitaire de cette maison de chevaux, de s'ébrouer gaiement dans le box qu'il se trouvait occuper tout naturellement, faute de rivaux. Le portier, jadis l'ordonnance d'un des oncles de Jules, était, par hasard, un bon palefrenier. Il savait qu'il ne faut pas laisser les bêtes de selle dans des atmosphères obscures, afin qu'elles ne deviennent pas ombrageuses. La plupart du temps, l'écurie restait ouverte, et l'on pouvait voir l'animal regarder, de ses grands yeux, le tableau peu varié de cette cour:—Mme de Maligny passant, dans sa toilette noire,—un fournisseur arrivant avec un paquet,—quelques visiteurs, toujours les mêmes, entrant et sortant à pas comptés,—ledit portier arrosant des fleurs disposées sur une des marches du perron,—et le maître de l'aimable animal manquait rarement de venir le flatter d'une caresse, quand il l'apercevait ainsi qui guettait la libre vie du fond de sa tiède prison. Si la pensée d'un «sans-raison»[2] est capable d'une surprise, cet alogos-ci dut se demander indéfiniment quel mystérieux lien rattachait les uns aux autres ces faits, en apparence si dissemblables: son abandon, au milieu d'une allée, huit jours auparavant, tandis que son cavalier se colletait avec un individu en haillons;—la disparition du jeune homme pendant toute cette semaine, où, lui, Galopin, avait été promené à la main, sous ses couvertures, d'une extrémité à l'autre de la rue de Monsieur;—puis, cette sortie, ce matin, ce furieux galop à tombeau ouvert avec le cap de maure,—cette rentrée tranquille—et, pour finir, cet oubli. Quarante-huit heures s'écoulèrent, en effet, pendant lesquelles Jules de Maligny vint et alla, sans prendre garde à qui que ce fût et à quoi que ce fût, absorbé par une idée fixe et bien simple: chercher, sur la place de Paris, des camarades qui eussent chassé avec miss Campbell et qui lui donnassent, sur elle, des renseignements exacts. Il fallait, aussi, que la curiosité de ces camarades ne fût pas éveillée par les questions posées. Un diplomate sommeillait dans l'étourdi qu'était l'arrière-petit-fils de la grande dame polonaise. Il se réveilla pour la circonstance, et Jules réussit, du moins, à réaliser cette partie de son programme. Ni Maxime de Portille, ni Lucien Mosé, ni Longuillon, ni Raymond de Contay, les camarades de fête qu'il consulta, ne soupçonnèrent qu'il eût un petit battement de cœur, sous son veston, pour leur dire:

—«Je suis en marché, au sujet d'un cheval, avec Bob Campbell. J'ai vu chez lui sa fille. Elle est rudement jolie. Qui est-ce, au juste?...»

—«...Une petite nigaude dont on n'a jamais pu tirer un mot. Elle s'était plus ou moins brisé quelque chose à la main en tombant, un jour, à Chantilly. Casal l'avait appelée la Cruche cassée...»

—«...Une petite sournoise qui doit faire ses farces dans les coins, ou je ne m'y connais pas. Le vieux Machault la serrait de près, et aussi La Guerche, avant son mariage... Mais les Anglaises trouvent le moyen de garder des figures d'anges avec des mœurs de faunesses...»