—«Je ne vous en ai jamais voulu,» répondit-elle.

—«Hé bien! s'il en est ainsi, prouvez-le-moi en me permettant de vous accompagner encore, quand je vous rencontrerai au Bois, à cheval?...»

A cette question, trop nettement posée pour permettre aucune équivoque, et dont allait dépendre tout l'avenir de leurs rapports, la jeune fille ne répondit pas. Elle s'était levée au moment où Jules avait frappé à la porte. Elle était sortie de la petite chambre, ne voulant pas avoir là un tête-à-tête avec lui. Ces tout premiers propos d'explication avaient été échangés sur le seuil. En faisant quelques pas dans la cour, elle força son interlocuteur à les faire aussi. Elle s'arrêta tout d'un coup et parut hésiter une minute. Ses sourcils blonds s'étaient froncés. Ses paupières avaient battu. Enfin, résolue et le regardant bien en face, avec une expression infiniment sérieuse de son joli visage:

—«Monsieur de Maligny», commença-t-elle, «je vous dois trop de reconnaissance pour ne pas désirer vous revoir. Je suis trop habituée, d'ailleurs, dans mes sorties à cheval, à rencontrer tel ou tel des clients de mon père et à me promener avec eux pour que je m'interdise avec vous, qui m'avez sauvé la vie, ce que je me permets avec des indifférents... Mais vous devez comprendre que je ne suis pas arrivée à mon âge sans que l'on ait essayé de me dire ce que je ne devais pas écouter. Dans mon pays, une jeune fille ne se laisse faire la cour que par celui auquel elle est engagée[4].» On reconnaîtra, à ce petit idiotisme, le vocabulaire anglo-français de la maison Campbell. «Tous ceux qui m'ont manqué ainsi,—on manque à une femme quand on s'occupe d'elle, et que l'on ne veut pas l'épouser,—j'ai cessé de les connaître, simplement. Promettez-moi que vous vous conduirez toujours, avec moi, comme si mon père était là, et que jamais, vous m'entendez bien,» elle souligna le mot en le répétant, «jamais vous ne me parlerez d'amour. C'est tout ce que je vous demande, de me faire cette promesse sur votre honneur, et je n'aurai aucune objection à vous rencontrer au Bois...»

—«Je vous le promets,» dit le jeune homme, avec un accent qu'il ne se connaissait pas, aussi sérieux que celui de la jeune Anglaise. Il ne s'agissait plus ni de Machault, ni de La Guerche, ni du prince indien. Hilda avait déployé, depuis le début de cette scène, et surtout dans ce singulier discours, l'espèce de dignité irrésistible qui est le privilège des très honnêtes filles, lorsqu'elles défendent sérieusement, bravement, cette honnêteté. Plus tard, échappé à ce magnétisme, le séducteur se trouvera imbécile d'avoir pris à la lettre une semblable promesse. Sur le moment, il fait comme Jules de Maligny: il signe d'avance tous les contrats de renoncement, rien que pour voir un sourire d'orgueil rassuré s'épanouir sur une petite bouche triste, une clarté d'indulgence adoucir de beaux yeux sévères.

«Oui,» insista-t-il, «je m'engage sur l'honneur à être, avec vous, exactement ce que vous me permettez d'être, et rien de plus, et vous, miss Hilda, voulez-vous, en échange, me laisser vous demander une promesse?...»

—«Laquelle?», interrogea la jeune fille.

—«Celle d'essayer de me considérer comme un ami, un véritable ami... Tenez, comme M. Corbin, qui revient nous surveiller, je le parierais, à la mine qu'il a prise en me voyant ici...»

Tandis que les jeunes gens devisaient de la sorte, la rude figure du brave chien de garde qu'était Jack était apparue, en effet, à l'autre extrémité de la cour, juchée sur un énorme cheval, et suivie de Norah et de Birman, les chiens, réels ceux-là, qui ne le quittaient guère. Des aboiements féroces jaillirent soudain de la gueule des skyes,—ces manchons roulants sur de courtes pattes torses—au seul aspect de l'étranger, et le «How do you do?» de leur maître ressemblait fort, lui aussi, à un grognement. Ce grand long corps était habité par un de ces esprits presque animalement observateurs, comme en possèdent les gens du peuple, très voisins de l'instinct et qui vivent toujours avec les bêtes. Quand l'amour y ajoute sa lucidité, ces intelligences frustes ne peuvent guère être trompées. Corbin n'avait à son service, pour pénétrer les véritables intentions de Maligny, d'autres renseignements que ceux qui avaient d'abord ému sa sympathie en faveur du courageux défenseur de sa cousine. On se rappelle comme il l'avait accueilli. Ce premier éveil de reconnaissance subsistait toujours. Une défiance s'y mêlait déjà. Cette lutte entre deux sentiments aussi contradictoires donnait la plus comique expression de malaise à ce masque, flegmatique et rogue, couleur de cuir tanné, avec le bourrelet rouge de sa cicatrice aperçu sous la visière de la casquette. Ses yeux dévisageaient le nouvel ami de sa chère Hilda du même regard que les deux bassets, lesquels ne savaient évidemment pas s'ils devaient mordre les mollets de l'intrus ou lui lécher la main... Une fois de plus, la grâce innée de Jules fut la plus forte. Au salut bourru de Jack, lancé du haut de sa selle, il répondit par le plus cordial des:

«Je vais très bien, monsieur Corbin,» et il ajouta: «D'autant mieux que j'ai l'idée que vous m'amenez là, précisément, la bête que je cherche.»