[5] Terme de l'ancien manège. M. le général J.-B. Dumas écrivait à l'auteur à propos de cette expression: «Nous avons vu disparaître en 1886 ou 7 environ dans l'armée le coulant, le bouton et le fouet de cuir souple qui terminait les rênes de bride. C'était un reste du premier Empire.»


V

LES NAÏVETÉS D'UN JEUNE ROUÉ

Il y a, dans tout sentiment vrai, une force singulière, et qui agit un peu à la manière des énergies de la nature, auxquelles, d'ailleurs, les sentiments vrais ressemblent. N'en ont-ils pas la simplicité inconsciente, la continuité ininterrompue? Peut-être la science arrivera-t-elle, un jour, à découvrir, dans la sorte de suggestion qu'un cœur, profondément possédé d'une pensée, exerce sur un autre cœur, une influence analogue à celle de l'hypnotisme. Quoi qu'il en soit de la cause, l'effet n'est pas discutable. Comme une ardeur contagieuse émane d'une âme profondément passionnée, une femme qui aime un homme d'un amour sincère laisse rarement cet homme indifférent, et vice versa. Qu'il se révolte contre la prise de cet amour sur lui, ou qu'il y cède, cette prise existe. La repousser, c'est la reconnaître. De là dérivent, devant l'évidence d'un grand amour inspiré, ces aversions violentes, qui sont une défense d'une personnalité effrayée de se sentir envahir par une autre.

Si cette personnalité ne se rebelle point, cette mystérieuse puissance de contagion se manifeste par d'étranges métamorphoses de caractère chez celui ou celle qui est l'objet de ce grand amour. Aucun phénomène n'est plus fréquent. Aucun n'a été moins étudié, tant on en reste, malgré d'innombrables efforts d'analyses, à l'a b c du préjugé dans les choses de la tendresse. Il est convenu, par exemple, qu'entre deux cœurs, celui qui aime le plus est aussi celui qui se subordonne à l'autre, et il désire, en effet, se subordonner. En réalité, c'est lui qui impose à l'autre ses façons de sentir, lui qui modèle cet autre d'après ses émotions. Toujours, ou plutôt,—car il convient de ne jamais trop généraliser des lois qui comportent tant d'exceptions individuelles,—presque toujours, dans une passion partagée, le rôle directeur appartient au plus épris. C'est lui qui impose ses goûts, ses idées, ses façons de vivre. Entre un beau jeune homme, déniaisé jusqu'à en être déluré, comme un Jules de Maligny, et une jeune fille toute primitive comme une Hilda Campbell, la lutte paraissait très inégale. Il semblait bien, n'est-il pas vrai? que leurs relations dussent être conduites à son gré, à lui, et que la jeune fille dût simplement suivre le chemin où le jeune homme saurait l'engager. Mais Jules n'avait pour Hilda qu'un goût très vif, qu'un caprice très amusé, au lieu que la pauvre Anglaise était la proie d'un sentiment très sérieux. Dès le premier jour, elle avait été saisie par cet amour unique, total, absolu, dont les anciens avaient symbolisé la fatalité dans le mythe d'une Aphrodite impitoyable et invincible (amilictos et anikétos). C'était elle, la faible, la naïve enfant, qui allait avoir raison du jeune viveur, roué déjà, et le manœuvrer au gré de sa romanesque et pure sensibilité,—pour un temps. En effet, si le sentiment vrai a ce pouvoir d'incliner une volonté, il n'a pas celui de changer un caractère, et toutes les aventures de cœur finissent par se résoudre, à une certaine minute, dans des conflits de caractères. Qui creuserait cette formule y rencontrerait l'explication de bien des tragédies sentimentales, mises, par leurs victimes, sur le compte de tels ou tels événements, de telles ou telles erreurs. Les héros de ces drames secrets du cœur ont tout simplement agi, à un moment, d'après les traits essentiels et irréductibles de leur nature, après avoir vécu, dans le premier enchantement de l'amour naissant, d'après leurs émotions.

Que de fois cette simple volte-face équivaut à une catastrophe!... Mais dans les commencements de passion qui donc pense aux catastrophes de la fin? Quand on aime vraiment, comme Hilda, les lointaines menaces de l'avenir disparaissent dans l'ivresse trop forte du présent. Quand on a seulement un caprice, comme Jules, on ne se gâte pas la douceur du jour par des prévisions sinistres. A dater de cet entretien, qui ferma le tout premier acte, celui de l'exposition, dans ce drame ou cette tragi-comédie,—à la fin, vous choisirez,—le jeune homme cessa absolument de se demander où il allait, vers quel dénouement le menait cette intimité, qui devint aussitôt quotidienne, avec la fille d'un marchand de chevaux, lui, un patricien, fier de son nom. Que lui importait le lendemain? Comme il se l'était dit à lui-même: elle était si, si jolie! Elle avait passé, avec lui, une espèce de pacte d'amitié, grâce auquel il pouvait approcher d'elle, sous la seule condition qu'il ne lui fît pas une cour ouverte. En effet, durant les quelques semaines qui suivirent cette explication, le faux étourdi eut la sagesse de ne pas manquer au contrat. Il ne prononça pas un mot qui réveillât la susceptibilité effarouchée de la charmante Anglaise. Moyennant quoi, il lui fut permis de causer longuement avec elle, d'abord tous les jours, puis deux et trois fois par jour, dans cette grande camaraderie quasi garçonnière que les mœurs d'outre-Manche autorisent. Miss Campbell se la permettait sans scrupule, du moment que les bornes en étaient fixées comme elles l'avaient été. Pour mieux l'assurer, cette camaraderie, Jules avait commencé par mettre à exécution son premier projet. Il avait acheté le cheval cap de maure—ci, cinq mille francs! Il les avait réglés, en les empruntant et cinq mille avec, pour faire un chiffre rond, à un usurier, classiquement, et à vingt pour cent. Il avait baptisé la brave bête du nom de Chemineau, par souvenir du brigand, occasion de sa rencontre avec Hilda. Ledit Chemineau, placé en box chez Bob Campbell, lui coûtait, bel et bien, dix francs par jour.—Ci, trois cents beaux francs à la fin du mois, sans compter les dépenses à côté. «Plaie d'argent n'est pas mortelle,» dit le vieux proverbe français, qui a dû être imaginé par un gentilhomme-soldat de l'ancien régime. Mais cinquante louis de plus ou de moins, était-ce payer trop cher le droit d'arriver, chaque matin, rue de Pomereu, en disant au palefrenier:—«Comment va mon cheval, ce matin?...» Et, régulièrement, il trouvait Hilda dans la cour, en train de vaquer à quelqu'un des devoirs de son métier. Elle examinait des brides ou des selles, regardait le pansage d'un cheval, si svelte, si gracieuse, dans son costume ajusté. Souvent, elle abandonnait cette besogne, à cause de lui. Sachant à peu près l'instant de la visite de son nouvel ami, l'impatience de le revoir l'emportait, chez la tendre enfant, sur la réserve. Elle allait jusqu'au seuil de la porte d'entrée, et elle attendait là, sous le prétexte, tantôt de regarder une bête manœuvré par un des lads dans l'étroite rue, tantôt de reconduire un des clients ou une des clientes... Maligny, venait, d'ordinaire, en fiacre, pour être près d'elle plus tôt lui-même. Dès le coin de la rue de Longchamp, il penchait la tête à la portière, afin de voir si miss Campbell n'était pas là. Elle lui souriait à distance et le saluait d'un petit mouvement de sa cravache relevée. L'année était—pour employer la délicieuse expression de nos pères—à la première pointe du printemps. Avril s'achevait. Mai allait venir. Il était venu. Le ciel était tout bleu. Les oiseaux chantaient dans les arbres des jardinets ménagés de toutes parts autour des petits hôtels de ce quartier, hier encore si rustique. Des marchands roulaient, dans leurs haquets, des touffes de fleurs odorantes, des violettes, des roses, des œillets, des giroflées. Est-il besoin de murmurer et d'écouter des mots d'amour, quand on se sait, quand on se sent aimé, comme le perspicace garçon se savait, comme il se sentait aimé? De la passion de la jeune fille, quel signe que ce regard pour l'accueillir et cette fièvre d'attente qu'elle n'essayait pas de cacher? N'étaient-ce pas d'autres signes, et multipliés tout le long des jours, que sa confiance de plus en plus grande en lui, que leurs conversations de plus en plus intimes, que l'ingénu plaisir qu'elle lui montrait de sa compagnie,—et, pour finir, l'assombrissement de plus en plus marqué de la physionomie de Jack Corbin, le cousin ombrageux? La sérénité impassible du père ne semblait pas plus s'émouvoir des assiduités de Maligny auprès de sa fille que s'il eût assisté, invisible, à tous leurs entretiens. Il savait, eût-on dit, de source certaine, qu'il ne s'y prononçait aucune parole dont la mère eût pu s'inquiéter, si elle avait vécu. Non. Aucune parole. Encore une fois, que sont les mots, lorsque 4e frémissement des gestes et leur surveillance, l'éclat des yeux ou leur mélancolie, le timbre de la voix ou ses silences, dénonçant un sentiment d'autant plus évident qu'il se dissimule, d'autant plus violent qu'il s'enrêne, d'autant plus intense dans la rêverie qu'il s'interdit davantage de se manifester dans les actes?

Après des semaines, en effet,—sept exactement, jusqu'à la scène qui devait marquer le point culminant du second acte,—à quoi se réduisaient les épisodes de cette intimité?... Quand Jules était arrivé, de la sorte, rue de Pomereu, vers les neuf heures de la matinée, régulièrement Hilda montait à cheval devant lui et elle partait toute seule. L'amoureux restait vingt ou vingt-cinq minutes, davantage quelquefois, à bavarder avec Bob Campbell, si un pareil terme convient à une conversation avec un Anglais, toute coupée de rires taciturnes et ponctuée de monosyllabes. Ils discutaient ensemble les chances de gain de telle écurie aux prochaines courses,—la manière de traiter les boiteries,—les indices que telle couleur de robe ou telle conformation de la tête donnent sur le caractère d'un animal,—le talent et les défauts de tel ou tel cavalier. Quiconque a fréquenté des gens d'écurie connaît leur infatigable patience à remémorer indéfiniment les histoires de leurs anciens chevaux ou des bêtes remarquables qu'ils ont rencontrées. Quand ils ont formulé une de ces formules sacramentelles: «Et ce qu'il était beau cheval!...»—«...Et quel cavalier, indécrochable!...»—«...Ah! la bonne bête! Et culottée!...»—«Les profils busqués, tous cabochards...» l'orgueil d'une initiation se répand sur leurs visages et ils se sourient, parmi ces fantômes évoqués, de l'air entendu de deux augures. Je disais que ces amours de Hilda et de Jules se déroulèrent, durant ces sept semaines, sans épisodes. J'oubliais le nombre d'anecdotes que dut subir l'amoureux, toutes relatives à des incidents de chasse ou de courses survenus outre-Manche. Il les écoutait en regardant—car ces scènes se passaient, d'habitude, dans le bureau de Bob et devant deux verres remplis de whiskey,—une de ces grandes horloges engainées qui s'appellent, là-bas, grand father's clock, la pendule du grand-père. Enfin, un événement quelconque le libérait: l'apparition du vet[1] venu pour ausculter un cheval qui toussait, l'entrée d'un acheteur dans la cour, un télégramme annonçant l'envoi d'un lot de poneys. Jules s'échappait, pour enfourcher Chemineau, à moins qu'il n'eût envoyé Galopin en avant, par son domestique. Il partait, d'une allure d'abord réglée. Il se modérait jusqu'au détour de la rue, par prudence et pour ne pas voir apparaître, dans les prunelles claires de Corbin, toujours aux aguets, un certain éclair d'ironie. Il se rattrapait dès la rue de Longchamp. Une fois dans le Bois, c'est en galopant à tombeau ouvert qu'il dévorait l'allée des Poteaux, puisqu'il s'engageait dans la route qui va vers la Cascade et dont les cavaliers prudents redoutent si fort certaines parties, hérissées de ces cailloux dangereux, surnommés, en argot hippique, des «têtes de chats». Maligny était sûr de rencontrer, à un moment, sa mystérieuse petite amie, arrivant elle-même en sens inverse, au trot ralenti de sa bête et épiant son approche. Si elle ne se trouvait pas là, c'est qu'elle avait à dresser quelque cheval nouveau, et Jules poussait jusqu'à la piste qui longe le Tir aux Pigeons, où sont aménagés des haies, des barrières et de faux ruisseaux. Jamais la jeune fille ne lui plaisait davantage qu'alors, arrivant sur l'obstacle au petit galop d'un animal effaré, tout prêt à renâcler et à se dérober. Elle le maintenait droit et perçant de la cravache et de la jambe, et il sautait. L'ardeur de la lutte mettait du rose à ses joues minces, la joie du risque éclairait ses beaux yeux clairs, ses fines narines battaient, un sourire de fierté retroussait le coin de ses lèvres et montrait ses dents. Tout le joli paradoxe de leur roman était symbolisé dans le contraste entre le courage, la brutalité presque, de ce dangereux exercice et la si tendre, la si féminine façon qu'elle avait de cligner des paupières et d'incliner la tête à sa vue. Cette apparition avait un peu de ce charme, délicat et sauvage, virginal et hardi, que les Grecs représentaient par une autre fable, celle de l'Artémis chasseresse, de la Déesse qui apparaît dans Euripide à Hippolyte mourant: «O divine haleine parfumée! Bien qu'accablé de maux, je t'ai sentie, cependant. La déesse Artémis est ici!...» Et de quel accent ses fidèles la célèbrent: «Salut, ô très belle, la plus belle des vierges qui habitent l'Olympos, Artémis! O maîtresse, je te donne cette couronne tressée dans une prairie non foulée, que le feu n'a jamais touchée, où jamais pasteur n'a osé paître ses troupeaux, où vint seule l'abeille printanière, et que la pudeur féconde de sa rosée...» Et encore: «Maîtresse de la maritime Limna et des gymnases hippiques, Artémis, que ne suis-je dans tes plaines, domptant les chevaux Vénètes!...» Les antiques puissances de la vie humaine, que l'imagination de nos lointains aïeux personnifièrent, de la sorte, en mythes tour à tour terribles ou caressants, héroïques ou voluptueux, agissent en nous et autour de nous, les mêmes. Notre civilisation industrielle et scientifique les a dépouillées de leur parure de légendes. Ces puissances éternelles n'en conservent pas moins leur force secrète. C'était bien à l'instinct, manifesté jadis par le culte de Diane, qu'obéissait ce jeune Parisien à demi blasé, en se complaisant, comme il faisait, à ces rencontres avec l'humble dresseuse de chevaux. Ce qui l'attirait vers elle, c'était la sorte de poésie qu'incarnait la fille de Latone: l'énergie dans la fragilité, cette bravoure et cette adresse unies à cette candeur et à cette grâce. La silhouette de Hilda franchissant les haies, le buste droit, les mains fixes sur les rênes, en appelait, chez ce précoce habitué des tripots nocturnes et des boudoirs galants, à cet atavisme d'existence libre et saine où l'émotion n'était pas entachée de vice, où l'homme et la femme, voisins de la nature, avaient un compagnonnage presque fraternel, dans une activité à demi guerrière qui les purifiait de toute souillure, presque de tout désir. Peut-être la récente hérédité des grands seigneurs de Lithuanie, ses ancêtres, disposait-elle Jules de Maligny, plus qu'un autre, à goûter la fraîcheur de cette églogue sportive—farouche et romantique fleur d'Irlande ou d'Ecosse, éclose fantastiquement à quelques pas de l'Arc de Triomphe,—une course de soixante-quinze centimes au taximètre des fiacres d'alors.

Qu'ils se fussent rencontrés dans la route aux «têtes de chats» ou sur la piste des obstacles, les deux jeunes gens, une fois échangé leur second «bonjour» du matin, partaient ensemble, au trot rassemblé de leurs bêtes. Sans s'être concertés, ils avaient choisi, pour ces innocentes, mais trop fréquentes chevauchées, le moment dont j'ai déjà parlé, où les habitués élégants du Bois n'y sont pas encore, où ceux que l'on peut appeler les habitués professionnels n'y sont plus. Ils rencontraient bien, de-ci de-là, quelque personne de leur connaissance. Plus d'un regard, curieux ou railleur, les suivait, de temps à autre, à un détour d'allée. Hilda était trop profondément Anglaise pour s'en inquiéter. Parmi les bons ou les mauvais côtés de cette race—«comme il vous plaira,» eût dit leur Shakespeare,—le plus marqué est ce mépris du qu'en-dira-t-on? Et Jules se considérait comme dégagé de toute responsabilité vis-à-vis de son «amie» par l'exactitude avec laquelle il se conformait au programme, passablement humiliant pour son orgueil de séducteur, qu'elle lui avait imposé. Il ne s'avouait pas qu'au fond, très au fond, sa fatuité éprouvait un assez vilain, mais trop naturel sentiment de revanche, à l'idée que leur attitude vis-à-vis l'un de l'autre prêtait à une équivoque. Il se fût, certes, indigné—car il avait de l'honneur—que l'un de ses camarades vînt lui dire, avec la délicatesse d'expression dont la jeunesse dorée de cette aube de siècle était déjà coutumière:—«Hein! La petite Campbell? Ça y est, mon Julot, et dans les grands prix...» Mais il n'était pas mécontent de deviner que les gens pensaient ainsi—dernière mesquinerie de vanité masculine qui ne l'empêchait pas d'être absolument sincère dans son abandon à l'attrait de ce qu'il dénommait, tout bas et pour lui seul, son «flirt équestre.» Ce flirt ne consistait, pourtant, qu'en privautés d'un ordre bien idéal: écouter Hilda qui racontait indéfiniment les détails de son enfance et de sa première jeunesse,—et répondre, lui, par d'autres détails, plus ou moins romancés, sur sa propre enfance et sa vie actuelle;—discuter sur des sujets aussi disparates que ceux-ci: la comparaison entre l'Eglise anglaise et le catholicisme,—entre la cuisine d'outre-Manche et celle de Paris,—entre le mariage là-bas et le mariage chez nous,—entre les étoffes des tailleurs de Londres et des tailleurs de Paris,—entre la reine Victoria et le président Loubet,—entre les romans de la collection Tauchnitz et ceux qui s'étalent aux devantures de nos gares,—entre les cuirs des selleries britanniques et ceux de nos harnais,—entre leurs races de chiens et nos races à nous!... La conversation de la pauvre Hilda n'avait rien de commun avec celle de ces gavrochines du monde, du demi-monde ou du quart de monde, qui ont instinctivement, en pensant, tout haut, l'esprit mordant d'un Forain ou la fantaisie d'un Donnay. En véritable fille d'Albion, elle pensait et causait «faits». Elle pavait aussi volontiers, pour parler comme lesdites gavrochines.—Cette pittoresque métaphore d'argot définit si justement ces entretiens où les phrases succèdent aux phrases, comme les coups de la demoiselle du paveur sur les cubes de pierre, enfonçant encore et encore la même idée dans le même coin, avec le même monotone effort.—Quand elle abordait un sujet, elle ne le quittait qu'après en avoir épuisé tout le détail. Rien de plus contraire au tour d'esprit d'un Parisien, et mâtiné de Polonais!—Cela fait deux légèretés et deux frivolités l'une sur l'autre.

Mais, pour émettre ces discours, elle remuait deux lèvres rouges dont Jules sentait, rien qu'en les regardant, qu'elles avaient la fraîcheur et la saveur d'un fruit... Mais sa voix avait cet accent un peu enfantin, presque zézayant, propre à certaines femmes de son pays... Mais l'azur de ses yeux fixant sa pensée prenait des douceurs et des profondeurs de rêve... Mais les horizons du Bois, si clairement verts maintenant, s'harmonisaient si délicatement à la transparence de son teint... Mais de chacun de ses gestes émanait, pour celui qui l'écoutait se raconter ainsi, un ensorcellement, et puis l'antithèse était si complète entre les petites dames qu'il avait si volontiers fréquentées et cette primitive. Il ne doutait plus de son absolue sincérité, à présent. Au cours de ces promenades, les trois noms jetés, par la malveillance des Portille et des Longuillon, dans les profondeurs soupçonneuses de sa pensée, avaient été prononcés entre eux: l'un par suite du hasard d'une rencontre, les deux autres intentionnellement. De ces trois épreuves, Hilda était sortie si intacte, si évidemment elle avait été calomniée!... C'était un matin, et l'écuyère venait de faire exécuter à un pur sang, à peine débourré, une série de sauts d'obstacles horriblement imprudents. Jules l'avait suivie sur Chemineau, qui n'avait pas non plus été très commode devant la barrière. Ils rentraient, laissant aller les bêtes au pas pour les rafraîchir quand ils croisèrent, trottinant sur un cob choisi exprès, et qui ressemblait plus à un fauteuil d'invalide qu'à un cheval, un personnage à mine tragique, Machault lui-même, l'ancien héros des salles d'armes et des hippodromes, le plus leste et le plus vigoureux des athlètes de la grande vie, voici trente ans. Une attaque d'hémiplégie l'avait terrassé l'année précédente. Il en était sorti, la bouche tirée du côté gauche, l'œil désorbité, le bras à demi paralysé. Suivi d'un groom, il essayait, pourtant, de reprendre un de ses exercices favoris, juché sur cette bête de tout repos, lui qui avait tant aimé les chevaux fringants et les périlleuses fantaisies de la haute école. Ses cheveux et sa barbe, outrageusement teints, rendaient plus sinistre encore sa face hagarde, guettée par la mort. Les deux jeunes gens passèrent à côté de ce pantin macabre, qui les dévisagea sans les reconnaître. A rencontrer ce spectre d'un de ses grands aînés, qu'il avait encore vu, quelques mois auparavant, portant beau à soixante ans passés,—aujourd'hui, quelle épave!—l'amoureux de Hilda eut un frisson d'autant plus intense qu'il s'y mélangeait les souvenirs des propos salissants auxquels il avait cru un peu tout de même. Leur infamie lui revint et lui fit mal, si mal, qu'il ne put se retenir de jeter un coup de sonde dans la conscience de sa compagne, en lui demandant: