[1] Diables bleus.


II

LA DIPLOMATIE DE JACK CORBIN

Amoureux?... Oui, le maigre, le long Jack, ce Don Quichotte à la cicatrice toujours congestionnée, ne l'était que trop profondément. Et il traversait, depuis ces six mois, à travers ces pitiés pour la mélancolie désespérée de sa cousine et ces rages secrètes contre l'auteur de ce désespoir, la crise morale la plus compliquée,—lui, une sensibilité toute primitive, un caractère taillé à vives arêtes. Certaines situations sont, par elle-mêmes, si fausses, si contradictoires, que les âmes les plus frustes n'y peuvent rester simples. Comment vivre tous les jours, toutes tes heures, à côté d'une femme que l'on aime, la voir qui souffre par un autre, et ne pas agoniser de jalousie? Comment, dévoré par cette passion, la pire des conseillères, ne pas être tenté d'agir, par n'importe quel moyen, sinon contre la personne du rival, au moins contre l'image que la femme aimée garde de lui? Les pires inventions de la calomnie deviennent alors naturelles, naturelle aussi cette fièvre d'enquête, voisine de l'espionnage, qui fait que le plus honnête homme conçoit comme possibles, quand il s'agit d'obtenir une preuve de l'indignité de ce rival, des actes qui répugneraient, en toute circonstance, à ses plus instinctives délicatesses: violer le secret d'une enveloppe cachetée ou d'un meuble fermé, acheter le témoignage des domestiques, suivre en policier des allées et venues. Avec une certaine qualité de cœur, et quand on possède cette aristocratie native qui n'a rien à voir avec la condition sociale, concevoir seulement de tels projets, c'est se révolter contre eux. La tentation n'en est pas moins là. Il en est d'elle comme du besoin de plaider la cause de ses sentiments auprès de cette femme abusée. Qu'il est dur de ne pas lui dire: «Il te méconnaît, et, moi, je te chéris. Toutes les blessures qu'il t'a faites, je les panserai, je les guérirai. Permets-moi de réparer le mal qu'il a causé...» On a beau, comme le pauvre écuyer de la rue de Pomereu, s'être démontré que l'on est un Caliban épris d'une Miranda, un vieux garçon rude à mine peu attrayante, un butor à façons incultes que l'on serait un fou, un grotesque pis que cela, un détestable égoïste, de vouloir être aimé d'une enfant de vingt ans, toute grâce, toute élégance, toute finesse, et qui a droit à un autre bonheur... On l'est, ce fou! On l'est, ce grotesque! On l'est, cet égoïste!... Ces deux appétits: celui de détruire le rival dans le cœur que l'on voudrait à soi tout entier et celui de montrer son propre cœur, s'unissent dans des combinaisons longuement méditées puis rejetées brusquement. On veut. On ne veut pas. Et ce tumulte intérieur se renouvelle incessamment, jusqu'à la minute où l'amoureux, après avoir ébauché et rejeté des plans par vingtaines, finit par adopter le plus déraisonnable, celui qui produira l'effet le plus opposé à son désir. Il y a un proverbe qui dit: «Rien ne réussit comme le succès.» Cette apparente naïveté enveloppe une philosophie complète de l'amour. Toutes les actions d'un amoureux le servent quand il est aimé. Elles le desservent toutes, quand il ne l'est pas.

Il était écrit, sur le grand livre du destin, que cette minute de l'inévitable maladresse arriverait, pour Jack Corbin, dans ce mois d'octobre, qui était de tous son préféré. Les chasses à courre commençaient et sa profession auprès de son oncle ne l'eût pas exigé, qu'il les eût suivies toutes, par plaisir. Il était écrit aussi qu'une de ces chasses serait l'occasion de cette maladresse. Une des spécialités de la maison Campbell—ne l'ai-je pas déjà marqué?—consistait à louer des chevaux à la journée ou au mois aux suivants des divers équipages qui fonctionnaient alors dans un rayon de cent kilomètres autour de Paris. Jack était donc allé, dans la semaine d'avant la Toussaint, conduire, en forêt de Chantilly, deux bêtes qui devaient être essayées par une des châtelaines du pays. Il en était revenu par le dernier train, trop tard pour s'entretenir avec Hilda le soir même. Mais qui l'eût vu, le lendemain, descendre dans la cour dès le patron-minet, eût deviné qu'un événement extraordinaire s'était passé la veille. Corbin visitait bien les stalles les unes après les autres, suivant sa coutume de chaque jour, mais avec une distraction qu'aucun des employés de la maison Campbell n'avait jamais constatée chez lui. Un d'eux était venu lui rapporter qu'il croyait avoir diagnostiqué, chez un cheval nouvellement débarqué d'Angleterre, un commencement de bleime: à peine si Jack se fit montrer le pied de l'animal, lui qui, d'ordinaire, tâtait de ses propres mains tous les paturons de l'écurie. Il faisait, de même, pour toutes les oreilles, afin de s'assurer de leur température. Son esprit était ailleurs, du côté où ses yeux se tournaient sans cesse, d'abord vers les fenêtres de la chambre où dormait Hilda, au premier étage d'Epsom lodge, puis, quand les volets rabattus eurent annoncé le réveil de la jeune fille, vers la porte par où elle apparaîtrait bientôt. Huit heures sonnaient quand elle se montra enfin, habillée déjà de son costume d'amazone. Jadis, c'était un sourire sur les lèvres qu'elle passait le seuil, pour marcher, elle aussi, de box en box, avec les morceaux de sucre qu'elle distribuait aux chevaux dont les têtes, nerveuses et avides, se tournaient vers elle d'un geste confiant. Elle n'avait plus de ces gâteries pour les «sans-raison», maintenant, ni de sourires pour les palefreniers qui la saluaient, ni de caresses pour les bassets écossais, Birnam et Norah, accourus vers elle en trottinant sur leurs pattes torses et velues, de l'extrémité de la cour, dès qu'ils l'apercevaient. Encore ce matin, son joli visage portait l'empreinte d'une telle tristesse que le cœur de Jack Corbin se serra. Mais c'était la tristesse d'une fille courageuse qui n'accepte pas qu'on la plaigne. Cette fierté imposait à l'écuyer, même dans ce moment où il croyait bien posséder un moyen sûr de guérir l'amour malheureux dont elle était rongée.

—«Vous avez eu une belle chasse, hier, Jack?» lui demanda-t-elle la première, pour rompre le silence soudain établi entre eux, après les phrases de politesse usuelle.

—«Très belle,» répondit-il... «Le rendez-vous était à la Reine-Blanche. On a attaqué aux Grandes-Ventes. Le cerf a été pris à la rivière La Tène, près le viaduc, après cinq bonnes heures. Nos chevaux ont très bien marché. On les a beaucoup regardés. Mme Mosé achètera certainement celui qu'elle montait...»

—«Y avait-il beaucoup de monde?» interrogea Hilda, non sans un frémissement. Elle ne savait rien de Jules, ai-je dit déjà, ni s'il était à Paris ni s'il chassait cette année à Chantilly. C'était cependant pour éviter même la possibilité de le rencontrer qu'elle avait, la veille, envoyé Corbin là-bas avec les bêtes, au lieu d'y aller elle-même, comme c'était l'habitude quand il s'agissait de présenter un cheval mis pour dame. Elle remarqua, dans les prunelles de son interlocuteur, une lueur singulière, et son sang courut plus vite' l'émotion lui étreignit la gorge. Son appréhension ne l'avait pas trompée. Jack a vu l'autre!... Elle connaît son empire absolu sur son cousin et les intransigeants scrupules de cette loyauté d'homme. Il lui a solennellement promis qu'il n'aurait jamais d'altercation avec Maligny. Elle est certaine qu'il n'en a pas eu, et, avec cela, une peur soudaine la saisit, qui augmenta encore à l'entendre lui répondre:

—«Oui. Beaucoup de monde.» Puis, d'une voix presque basse: «Hilda, j'ai vu hier quelqu'un.» Jack souligna ce terme si vague en le prononçant. Puis, brièvement, et avec sa rudesse coutumière: «Oui, j'ai vu M. de Maligny. Il était là. Il faut que je vous en parle. Il le faut...»