—«C'est mon métier, madame,» répondit Hilda, «et j'attendrai vos instructions...»
Elle avait incliné la tête d'un geste à la fois déférent et impersonnel; mais quand la silhouette lourde et sanglée de la riche veuve ne fut plus visible qu'à travers l'entre-bâillement des battants de la porte, son indignation, trop longtemps contenue, éclata dans une parole de mépris, qu'elle prononça entre ses dents serrées, assez distinctement pour que Corbin l'entendit:
—«L'affreuse vieille Jézabel peinte[7]!» dit-elle, empruntant en vraie Anglaise, à la Bible d'Oxford, une expression dont l'énergie devenait plus dure encore sur ses lèvres, habituées à l'indulgence. Devant cet éclat, le cousin se crut autorisé à lui dire, avec sa sollicitude qu'aucune rebuffade ne décourageait, de même qu'aucune maladresse ne l'éclairait:
—«Vous voyez que j'avais bien raison, Hilda, tout à l'heure, de ne pas vouloir que vous receviez cette dame.»
—«Au contraire,» fit-elle. «Il vaut mieux que j'ai causé avec elle. Je sais à quoi m'en tenir, à présent... A partir d'aujourd'hui, M. de Maligny n'existe plus pour moi... Oui,» insista-t-elle, «il m'est aussi indifférent que ceci...» Elle portait toujours, à la boutonnière de sa jaquette de cheval, depuis le printemps, un œillet, renouvelé chaque matin. C'était la fleur favorite de Jules. Elle arracha la corolle, rouge comme sa jolie bouche, qui n'avait pas besoin, elle, du bâton de carmin. Elle arracha aussi la tige et jetant ces débris par terre, elle les écrasa sous son pied. Puis, avec la même confiante familiarité qu'autrefois, et comme pour bien prouver à son cousin que ses griefs contre lui avaient disparu en même temps que son amour pour un indigne, elle reprit: «John, voulez-vous veiller à ce que Dick resselle le premier cheval? Si cette dame doit chasser avec, cette semaine ou l'autre, il faut qu'il soit un peu plus mis...»
—«Et vous l'accompagnerez, comme elle a osé vous en prier?» demanda-t-il.
—Pourquoi pas?...», répondit-elle. «Maintenant, je n'ai plus de motif qui m'en empêche. Je vous répète, John, que cet homme m'est indifférent. Du moment qu'il a pu me livrer à une pareille femme, il n'était pas ce que j'ai pensé, et, alors, il est mort pour moi...»
Tandis que la malheureuse enfant, et qui se croyait de bonne foi guérie, flétrissait ainsi celui qu'elle avait tant aimé,—qu'elle aimait tant à cette minute,—«l'affreuse vieille Jézabel peinte», qui n'était, malgré son blanc et son fard, ni affreuse, ni vieille, ni surtout Jézabel, manifestait, contre ce même Jules, une rancune égale. Seulement, c'était sur le dos de son cocher qu'elle la passait. L'inquiétude de maître Gaultier avait été trop forte devant les bêtes présentées par miss Campbell. Son œil d'artiste en équitation en avait aussitôt reconnu la valeur. Il ne put s'empêcher de dire à sa maîtresse, durant les quelques instants que le chauffeur mit à manœuvrer l'automobile, garée à l'ombre, dans la petite rue:
—«C'est à madame de décider. Mais j'espère bien que madame n'achètera aucun de ces chevaux... J'avais averti madame. Cette maison n'a que des rosses retapées. Madame a vu. Le premier cheval a un éparvin et il harpe. Le second a l'air bien; mais il n'a que trois pattes et les pieds encastelés...»
—«Je vous ai déjà prévenu, Gaultier,» répondit Mme Tournade, «que vous me donneriez votre avis quand je vous le demanderais... Vous vous croyez le maître chez moi. Il faudra changer ces manières, mon garçon. Vous n'êtes peut-être pas content du pourboire que donnent les Campbell, quand ils vendent un cheval. Gardez ce mécontentement pour vous et ne me prenez pas pour plus bête que je ne suis.»