—«Voilà!...», dit-il avec le rire d'enfant qu'il savait avoir et qui prenait plus de grâce encore sur sa bouche hardie, après qu'il venait de montrer une si intrépide audace. Il secoua sa main bandée et il ajouta: «Dans huit jours, il n'y paraîtra plus...» Puis, regardant autour de lui: «Il faut que je retrouve mon cheval, si je veux pouvoir vous raccompagner... Bon. Il s'est arrêté à brouter l'herbe au bout de l'allée. Il n'a pas volé son nom: Galopin. Le temps de le rattraper, pour qu'il ne lui passe pas par la tête l'idée de vagabonder à sa fantaisie, je reviens vous mettre en selle... N'ayez pas peur, madame, je ne vous perdrai pas de vue...»

—«Mais, je n'ai pas peur, monsieur...», dit miss Campbell avec un peu de rougeur à ses joues. Les premières minutes de saisissement étaient passées et la fierté, qui faisait le trait dominant de son caractère, reparaissait, en même temps qu'une timidité, plus farouche encore que d'habitude. Elle se sentait agitée d'une émotion si étrange, si inusitée, qu'elle lui était physiquement douloureuse, et elle éprouvait un besoin presque sauvage: fuir la présence de celui qui lui donnait cette émotion. Elle détacha le Rhin, qui se laissa faire, non sans avoir allongé ses lèvres, dans un dernier mouvement de convoitise, vers une belle pousse toute nouvelle, qu'il se réservait pour un suprême régal. Elle se mit à rouler tellement quellement la courroie, cause indirecte de son étonnante aventure. Elle assura davantage les sangles demeurées intactes, en avançant de deux trous les ardillons. Ce travail achevé, elle approcha son cheval d'un tronc coupé, s'y appuya du pied, et sauta en selle lestement, non sans s'être assurée que le jeune homme ne la regardait pas. Elle le vit qui s'approchait prudemment de sa bête à lui; mais, à l'instant où il étendait la main pour saisir la bride, le cob fit une dérobade, trotta environ vingt-cinq mètres et se remit à brouter. Le jeune homme s'avança de nouveau, de ce même pas tranquille qui devait rassurer le cheval. Il n'était plus qu'à deux pas, et il allait lever son bras. Une nouvelle fuite du rusé animal mit vingt-cinq autres mètres entre eux. Maligny se retourna pour tenir sa promesse et se rendre compte qu'il restait à portée de la jeune fille. Il continuait de la prendre pour une jeune femme... Elle n'était plus à la place où il l'avait laissée... Il se demandait, non sans une certaine inquiétude, ce qu'elle était devenue, quand il entendit une voix pousser un petit cri d'appel, bien différent de celui dont la détresse l'avait fait accourir au galop. C'était Hilda qui, ayant coupé à travers bois, débouchait, montée sur le Rhin. Elle passa juste à côté du cheval échappé, et, avec son adresse d'écuyère professionnelle, accrocha, du manche recourbé de sa cravache, les rênes pendantes. L'animal, pris à l'improviste, essaya de se débattre une seconde! Tout de suite, un à-coup du mors, bien donné, lui fit sentir que sa résistance était inutile, et il suivit docilement la jeune fille qui le ramena vers son maître, en disant:

—«Il est tout penaud de s'être laissé prendre... Quand on est sur un autre cheval, ils ne se défient pas et on les rattrape toujours. Vous voyez qu'il ne se défend plus...» Comme Jules, à cause de sa main malade, avait un peu de mal à remonter: «Je vous le tiens», insista-t-elle, du ton dont elle eût parlé à une des élèves en équitation que son métier lui faisait, parfois, conduire au Bois. Et quand il eut, tant bien que mal, chaussé ses étriers et ajusté ses rênes, elle ajouta: «Il ne me reste, monsieur, qu'à vous remercier du fond du cœur... Sans vous, il est très probable que cet assassin m'aurait tuée...»

—«Et sans vous, madame, répondit le jeune homme, «il est très certain que je devrais rentrer à pied et peut-être aurais-je perdu ce mauvais drôle de Galopin... Mais,» continua-t-il avec la même grâce insinuante, «vous me permettrez de vous donner mon adresse, pour que vous disposiez de moi à votre gré comme témoin, si l'on arrête ce brigand, car on l'arrêtera, je l'espère... J'ai son signalement si net, ici.» Il montrait son front d'une main. De l'autre il avait tiré de la poche de son gilet un petit étui en argent où Hilda put voir, gravée, une couronne. Elle prit la carte mince qui portait simplement: Le comte Jules de Maligny, et au-dessous: 38, rue de Monsieur. Le jeune homme n'avait pas fait cette offre de témoignage ni offert sa carte au hasard. Il avait vu là une occasion trop tentante d'apprendre lui-même le nom de la jolie cavalière, sans paraître trop curieux, et il saisissait ce prétexte. Il venait, durant ces quelques instants, de la détailler tout entière du regard, avec la perspicacité d'un Parisien de vingt-cinq ans qui a trop vécu déjà dans les mauvais milieux pour se tromper sur la condition sociale d'une femme. Il n'avait pu classer celle-ci dans aucune catégorie distincte. Montant à cheval seule, au Bois, le matin, elle n'était pas une jeune fille... Etait-elle une jeune femme un peu excentrique, qui s'amusait à se promener librement, sans écuyer? Sa prononciation la révélait étrangère. Mais l'extrême sobriété de sa toilette et son air de réserve ne s'accordaient pas avec le rien d'effronterie que suppose un trop hardi dédain des convenances... Appartenait-elle au demi-monde? Ces mêmes façons ne rendaient pas cette hypothèse plus probable... Jules était, d'autre part, trop connaisseur des choses de sport pour ne pas avoir aussitôt observé que son inconnue montait parfaitement bien. C'était une énigme de plus, que ce talent équestre qui supposait l'habitude quasi quotidienne du plus coûteux des divertissements. Le désir de savoir à quoi s'en tenir, autant, pour le moins, que l'impression produite sur lui par la beauté de la jeune fille, le poussa donc à insister encore,—ruse bien simple, mais qui lui parut d'un effet infaillible: «Oui,» reprit-il, «on l'arrêtera... C'est un exemple nécessaire. Il y a trop longtemps que l'on se plaint des rôdeurs et des rôdeuses à mine sinistre qui encombrent ces allées, autrefois si sûres... Mais on n'avait pas encore entendu dire qu'en 1902 l'on risquât d'être dévalisé et assassiné en plein Bois de Boulogne, à dix heures du matin, comme si l'on était en 1825 sur les routes de Naples ou de Sicile. Oui, il faut que la plainte soit déposée aussitôt. Il le faut, pour nous tous... Vous êtes encore trop émue, madame, pour ne pas désirer rentrer au plus vite. Si vous m'y autorisez, j'irai chez le commissaire de police le plus proche, à votre lieu et place... en votre nom.»

Hilda Campbell hésita une seconde. Elle comprit bien que son sauveur employait ce moyen détourné pour ne pas se séparer d'elle ainsi. Cette insistance, dont le but évident était contenu dans ces deux derniers mots: «Votre nom,» trahissait un intérêt commençant qui lui fit soudain chaud au cœur. Il eût été naturel qu'elle cédât aussitôt à cette impression. Tout au contraire, un irrésistible instinct de défense, le signe, chez la femme, le plus certain d'un début d'amour, la fit se dérober d'abord à l'inquisition déguisée du jeune homme et à son propre désir:

—«Je ne sais pas encore ce que je ferai...» répondit-elle. «Je dois réfléchir, consulter... J'ai votre adresse,» continua-t-elle. «Si je me décide à déposer une plainte, vous serez averti... Adieu, monsieur.»

Un nouveau remerciement lui vint aux lèvres, après ces phrases si sèches, si peu révélatrices de l'émotion qu'elle éprouvait déjà. Ce remerciement, elle ne le formula pas. Elle inclina sa tête en signe d'adieu, d'un mouvement où il y avait plus de raideur encore que de grâce. Et, pourtant, son cœur battait à se rompre sous son corsage, dont le col, rattaché par une épingle piquée en toute hâte, dénonçait encore, par son désordre, l'effroyable danger couru quelques minutes auparavant, et elle paraissait si ingrate envers celui qui l'en avait délivrée, au péril de sa propre vie,—comme un des chevaliers de ces romans de Scott, chers à sa mère: un Ivanhoë ou un Noir-Fainéant! Au bord de son chapeau, le débris de son voile mettait comme une frange. Les mèches de ses cheveux s'échappaient du chignon mal relevé. Sans doute, elle ne se souciait pas de provoquer, par son aspect seul, la curiosité des habitués du Bois, car, après avoir pris ce brusque congé, elle s'engagea, au galop de son cheval, dans une allée un peu détournée. Maligny regarda la fine silhouette disparaître au tournant de droite. C'était la direction de l'Hippodrome d'Auteuil. Le plan du Bois se dessina tout entier devant l'esprit de Jules. Par cette route, la jeune femme ne pouvait gagner que deux sorties: celle de la Muette ou de la Porte-Dauphine. Sans plus se préoccuper de la douleur, aiguë cependant, que lui infligeait la blessure de sa main, Maligny mit lui-même sa bête au grand galop.

Allait-il apercevoir à nouveau la robe alezane du cheval de la mystérieuse enfant? Il était bien décidé, dût-elle penser qu'il abusait de la situation, à la suivre cette fois, s'il la rencontrait... Elle devait avoir eu, de son côté, un pressentiment de cette poursuite, et son désir passionné d'éviter Maligny alternait sans doute, chez elle, avec un désir, non moins passionné, de le revoir. Il la reconnut, en effet, à la hauteur du lac supérieur, qui avait mis son cheval au pas, et elle regardait sans cesse derrière elle. A son tour, elle reconnut le jeune homme. Elle rougit si profondément, qu'à cette distance il put voir la pourpre du sang incendier ce délicat visage, dont il ne distinguait pas les traits. Cependant, elle ne changea pas aussitôt l'allure paisible qu'elle venait d'adopter. Visiblement, elle ne voulait pas sembler craindre l'approche du poursuivant, qui l'eut bientôt rejointe. Il la salua en la croisant et, l'ayant dépassée, se trouva singulièrement embarrassé. S'il revenait en arrière, il avait par trop l'air de l'épier. S'il poussait de l'avant, il la perdait tout à fait. Un seul procédé s'indiquait: obliquer vers la Muette, toute voisine, surveiller la porte cinq minutes—c'était le temps qu'il fallait à la jeune femme pour y arriver au pas.—Ces cinq minutes écoulées, si elle n'avait pas paru, il gagnerait la Porte-Dauphine, en coupant au plus court de toute la vitesse de sa bête, et il attendrait là, de nouveau.

—«Mais qui peut-elle être?...» se disait-il en exécutant la première partie de ce programme, puis la seconde. «Voilà ce que c'est que de jouer trop cher et d'être emmené loin de Paris tout l'hiver, par une maman inquiète!...» Jules, en effet, avait dû, au mois d'octobre précédent, avouer de très grosses pertes au baccara. Sa mère avait mis, pour condition au règlement de cette dette, que son fils passerait l'hiver avec elle à La Capite, une grande terre qu'ils possédaient en Provence, à mi-chemin entre Hyères et Saint-Tropez. Mme de Maligny était veuve. Elle adorait son enfant unique, ce garçon généreux intelligent, charmant, qu'elle avait follement gâté,—on saura, tout à l'heure, pourquoi,—mais les légèretés de ce caractère l'inquiétaient, maintenant, jusqu'à la torture. Le sang des Maligny, de ces Parisiens à moitié Slaves, lui était connu par une triste expérience: son défunt mari l'avait à moitié ruinée. Elle avait donc imaginé ce moyen d'enlever Jules plusieurs mois aux tentations de Paris. Par la même occasion, elle surveillerait d'un peu plus près une exploitation d'où dépendait le meilleur de leurs revenus. Ils étaient rentrés rue de Monsieur, dans le vieil hôtel familial, depuis trois semaines, et le jeune homme, qui s'était parfaitement amusé dans cet exil rustique,—il s'amusait toujours, et de tout, et partout,—commençait, malgré de solennelles promesses, à respirer avec gourmandise les effluves retrouvés du boulevard et des Champs-Elysées. «Je ne connais plus,» continuait-il, «les nouvelles recrues du bataillon de Cythère, comme disent les journaux que lisent ces dames!... C'en doit être une...» Est-il besoin de commenter cette formule, qui prouvait dans quelle variété le jeune homme classait définitivement la gracieuse enfant à laquelle il venait de rendre un si courageux service et si spontané? «Mais, alors, pourquoi ne m'a-t-elle pas donné son nom?... Pourquoi?... Son monsieur est peut-être jaloux... Peut-être ne veut-elle pas qu'il sache qu'elle est sortie ce matin, et seule... Dieu sait avec qui elle avait rendez-vous, quand elle a été attaquée par le chemineau!... En tous cas, le monsieur, si monsieur il y a, fait rudement les choses. Il n'a pas lésiné sur le cheval. Quelle admirable bête, et comme cette petite s'y tenait!» Hilda était déjà cette petite! «C'est une Anglaise ou une Américaine. Il n'y a que ces femmes-là pour avoir cette souplesse et cette énergie. C'est égal, pour un joli début d'histoire, c'est un joli début... Et maman qui m'a ramené à Paris avec l'idée de me marier! Si elle savait!... Il faudra expliquer les coupures de ma main. Bah! je trouverai. J'y penserai plus tard... Pour le moment, la grande affaire, c'est de ne pas manquer ma Dulcinée, puisque je joue les Don Quichotte, maintenant... Pourquoi diable a-t-elle paru si contrariée à l'idée de déposer une plainte?... Elle veut consulter? Mais qui? Elle aura eu honte de mentionner un protecteur. C'est encore très anglo-saxon, cela... Bon! je la vois... Oui, c'est elle... Cette fois, je saurai qui elle est, ou je ne m'appelle plus Maligny...»

L'innocente et farouche écuyère arrivait, en effet, juste à ce moment où Jules portait sur elle, dans sa pensée, un jugement qui l'eût consternée, si elle avait pu en connaître les termes et les comprendre. Elle approchait de la Porte-Dauphine, en longeant le trottoir de droite, au lieu de suivre l'allée cavalière, à gauche,—toujours dans le même désir d'échapper aux interrogations des habitués des Poteaux, qui la connaissaient. Maligny, lui, se tenait dans cette allée. Il passait, entre eux deux, tant de voitures et tant d'automobiles, dans cette avenue, la plus fréquentée de Paris à onze heures du matin, au printemps, que miss Campbell ne vit pas son sauveur, déjà transformé, de par les tristes lois de la brutalité masculine, en un suborneur. Elle franchit la grille au trot allongé de son cheval, contourna la petite gare, toujours à droite, et longea le boulevard Flandrin, qui longe lui-même la voie du chemin de fer. Maligny, qui venait par derrière, put de nouveau constater son talent équestre, dans une bataille contre son cheval, qui s'effara, cette fois, au sifflement d'une locomotive. Le Rhin, tout à l'heure si paisible, se défendit, pendant deux minutes, avec la sauvagerie d'une bête trop récemment débarquée, qui se sent sur le chemin de son écurie. L'adroite fille en eut pourtant raison, et, comme si de rien n'eût été, elle poussa l'animal, redevenu sage, dans la rue du Général-Appert, dans celle de la Faisanderie, dans celle de Longchamp, toujours sans donner aucun signe qu'elle remarquât le jeune homme, dont le cheval emboîtait le pas au sien, à trente mètres à peine. Il avait bien un peu de honte de son indiscrète chasse, mais le sort en était jeté. Il voulait savoir... Il la vit, enfin, qui tournait par la rue de Pomereu et qui s'engageait dans l'espèce d'impasse sur l'entrée de laquelle une grande pancarte transversale portait écrits ces mots: R. Campbell, horse dealer. L'insulaire n'avait pas daigné les traduire. La pensée que sa «Dulcinée»—comme il l'avait appelée mentalement—pût être la fille de ce marchand de chevaux,—par hasard, il le connaissait seulement de nom,—ne traversa pas une seconde l'esprit de Jules. Il pensa qu'elle avait son cheval en pension là, et il attendit qu'elle sortît, en allant et venant au milieu des embarras de la rue de Longchamp, les yeux sans cesse fixés sur l'entrée de la rue de Pomereu. Cinq minutes, dix minutes, vingt minutes s'écoulèrent ainsi. La jeune fille ne reparaissait pas.