Le trouble de ce premier «emballement»—cette vulgaire métaphore chevaline est, ici, trop justifiée—s'accrut encore dans la solitude presque complète à laquelle Jules se trouva condamné pendant plus d'une semaine. Même les ignorants savent que la conformation anatomique de la main rend les plaies de cette partie du corps, fussent-elles très légères, particulièrement susceptibles de complication. Le docteur redoutait cette abominable misère, qui s'appelle, dans le sinistre et mystérieux jargon médical, un «phlegmon sous-aponévrotique». Il avait à peu près condamné la porte de son patient. En proie à ce petit état fébrile qui favorise si étrangement les hallucinations du souvenir, Maligny revoyait sans cesse, comme en une série d'instantanés, empreints dans sa mémoire, les divers épisodes de son aventure: la lutte de la jeune fille avec le chemineau, sa grâce à se relever, son apparition à cheval quand elle était venue lui ramener Galopin, son départ aux grandes allures de sa bête, et le reste,—jusqu'à la rentrée dans l'écurie du marchand de chevaux. Il se reprochait à lui-même d'avoir manqué là de présence d'esprit. Pourquoi n'avoir pas suivi l'inconnue dans la maison Campbell, en exigeant d'elle son nom, sous le prétexte de porter plainte lui-même? Il en avait le droit, puisqu'il avait été blessé. Elle n'aurait pas pu lui refuser son témoignage... Enfin, il avait laissé perdre cette occasion. Il s'arrangerait pour en provoquer d'autres. Mais qui était-elle? Un détail, d'un ordre très minime, et très énigmatique, achevait de piquer sa curiosité, au cours de ces rêveries. Dès le soir du jour où il était rentré rue de Monsieur, avec sa main blessée et bandée, quelqu'un était venu demander de ses nouvelles qui avait repassé le lendemain, puis chaque matin. Ce visiteur assidu n'avait pas donné son nom. Le concierge l'avait décrit en des termes fantastiques et qui avaient encore aiguillonné l'imagination du malade:

—«Un monsieur ou un homme?... Je ne sais pas, monsieur le comte. Un Anglais toujours, et, avec les Anglais, allez donc vous y reconnaître!... Il y a des milords qui vous ont des binettes de jockeys et des jockeys qui vous ont des airs de milords... Celui-là vient sur un cheval, jamais le même, qui vous fait une piaffe dans la rue! Les pavés en jettent du feu... Il ne m'ôterait seulement pas sa casquette pour demander des nouvelles de monsieur le comte... Je les lui donne. Ah! il n'est pas causant. Il repart... C'est heureux qu'il sache monter comme il monte. S'il tombait, il se casserait pour sûr quelque membre. Il n'est pas rembourré, le gaillard. C'est long comme un jour sans pain et tout cuir, tout os... Il a dû aller chez les cannibales, monsieur le comte. Il a au front une cicatrice qui lui fait le tour de la tête. On dirait qu'ils ont voulu l'entamer, et puis, ils y auront ébréché leurs couteaux et leurs dents... Et ils l'ont laissé!...»

On aura reconnu, à ce portrait, la maigre et falote figure du neveu de Bob Campbell, du dévoué John Corbin. N'étant pas initié aux arcanes d'Epsom lodge, comment Jules aurait-il deviné que ce messager équestre était le propre cousin de Hilda? Il comprenait, pourtant, une chose: le taciturne visiteur prenait de ses nouvelles de la part de son inconnue. Le jeune homme en concluait, avec une fatuité, trop justifiée par de nombreux succès: s'il pensait beaucoup à elle, l'inconnue de son côté pensait beaucoup à lui. Cette certitude suffisait pour lui faire désirer avec passion un exeat que le sage médecin de la famille, le docteur Graux, ne lui donnait pas assez vite à son gré.

—«Avez-vous envie que je vous coupe la main?», répondait-il au jeune homme, en lui posant des sangsues, puis en lui enveloppant les doigts de cataplasmes. «Confessez-vous. C'est la petite dame du Bois qui vous donne cette fringale de sortie. Vous voudriez déjà être allé chez elle vous faire payer les intérêts de votre dévouement?»

—«Y ai-je droit, répondez oui ou non...?», disait Jules. Comme on voit, il n'avait pas observé, avec tout le monde, la discrétion qu'il continuait de garder avec sa mère. Le goût de la confidence lui était aussi naturel que celui de la séduction. Il n'y avait pas moyen de lui en vouloir d'un égotisme qui, chez un autre, eût été de la vanité. C'était, chez lui, la recherche spontanée de la sympathie, dans la signification originelle de ce mot: sentir avec, et il poursuivait: «Imaginez-vous, docteur, que je continue à ne pas savoir son nom. Mais je serai bien vite renseigné. Elle envoie, tous les jours, prendre de mes nouvelles, sans jamais un mot d'écrit, par un Anglais, un de ses compatriotes, sans doute... François, qui s'y connaît, croit que c'est un lord, tout simplement... Je suppose que c'est un monsieur à qui elle n'aura pas raconté que j'ai vingt-cinq ans et qui sera fièrement étonné quand je lui dirai: How do you do?...»

—«Hé bien! vous pourrez aller demain rendre visite à votre milord et sa milady de la main gauche, qui a bien failli vous coûter la main droite,» dit enfin l'homme de l'art à Jules, au terme d'une de ses visites, après avoir emmailloté la main cicatrisée, pour la dernière fois, par excès de précaution. «Mais,» et sa voix se fit sérieuse, «souvenez-vous que vous avez reçu un avertissement...» On imagine bien que Mme de Maligny n'avait pas pris pour médecin un libre penseur. «Oui,» insista-t-il, «à votre place, je me défierais d'une relation commencée ainsi. J'ai toujours observé, dans ma vie à moi, que j'avais eu tort de passer outre quand les débuts de mes rapports avec quelqu'un étaient marqués par une première difficulté...»

—«Vous n'allez pas me dire que vous croyez aux augures?» dit le jeune homme en riant.

—«Je crois qu'il y a plus de choses dans le monde, que n'en connaît notre philosophie, comme un Shakespeare l'a écrit, ce qui signifie, pour moi, qu'il y a de l'occulte dans notre existence... Avec mes idées, j'explique cet occulte par la Providence. Appelez-la le Sort... Le fait reste le même...»—«Ce brave docteur Graux a cru m'impressionner avec son avertissement...», songeait Maligny en se dirigeant, une heure après cette conversation,—on voit qu'il n'avait pas perdu de temps,—du côté de la rue de Pomereu, de son pied léger, et de nouveau par une claire, une gaie matinée d'avril, mais d'un avril plus avancé. Il avait pris par le boulevard des Invalides, pour gagner, de là, l'Esplanade, traverser la Seine et monter la pente de l'avenue du Trocadéro. Il y a des arbres tout le long de ce parcours. Ils sont bien grêles et bien maigres, n'ayant ni terroir vraiment riche où nourrir leurs racines, ni vitale atmosphère où épanouir leurs branches. Pourtant, la première sève du printemps courait sous leurs chétives écorces. Elle éclatait en frais bourgeons, qui mettaient, sur ces ramures, un papillotage de petites feuilles vertes frissonnantes au vent. L'or du dôme des Invalides prenait des teintes douces dans l'air bleu. Le jeune homme aspirait cette belle matinée en ouvrant, à la brise grisante, ses poumons de vingt-cinq ans. Il éprouvait cette allégresse du chasseur qui se prépare à battre un fourré de broussailles. Il haussait les épaules à l'idée du médecin et de son conseil: «Quand un savant se mêle d'être aussi un dévot,» se disait-il, «il devient un peu fou.» Graux, en effet, ne se contentait pas d'être catholique pratiquant, il appartenait—ceci soit dit pour expliquer le singulier discours tenu par lui à son malade,—à cette école dont une célèbre lettre du professeur Charles Richet au docteur Dariex, sur les phénomènes psychiques, a formulé le programme: «Faire passer certains phénomènes, mystérieux, insaisissables, dans le cadre des sciences positives.» Notons en passant cet autre phénomène non moins mystérieux:—beaucoup de ces médecins, qui ont exploré ainsi, avec des méthodes expérimentales, les étranges domaines du somnambulisme et de la double vue, de la lecture de pensée et des pressentiments, des dédoublements de personnalité et de la communication avec les morts, aboutissent à des conclusions d'un mysticisme complètement opposé à leur point de départ! La même aventure est arrivée au premier psychologue d'Amérique, M. William James, et au regretté fellow de Cambridge, M. Frédéric Myers. Concluons-en que le mot de Shakespeare, de cet admirable visionnaire des réalités profondes de l'âme, est strictement vrai.—Comme on le devine, Jules de Maligny ne s'était jamais donné la peine de pousser dans ce sens ses réflexions. Mais son hérédité slave se manifestait aussi par un goût pour l'extraordinaire. Il avait pris part, avec M. Graux, à plusieurs séances avec des médiums, et son tour d'esprit était assez voisin de la superstition pour que cette phrase de funeste présage, énoncée par le médecin, le poursuivit dans ces tout premiers instants. «Oui, il est un peu fou...» se répétait-il donc. «Et il m'a impressionné! Voilà ce que c'est que d'être resté si longtemps à la maison et de m'y être anémié... Mais c'est comme au jeu; quand il y a, au tableau, quelqu'un qui porte la guigne, je perds toujours. On n'est pas influençable comme cela!... Si le vieux Maligny avait été aussi pusillanime quand il fonçait sur l'artillerie du comte de Mesgue, aux cris de: France! France! Charge! Charge! Vieilleville! il n'aurait pas pris ces canons...» Jules contournait les fossés des Invalides, en ce moment, et regardait les couleuvrines armoriées qui allongent leur cou de bronze au-dessus du parapet. Trois d'entre ces antiques joujoux de guerre passent, à tort ou à raison, chez les Maligny, pour avoir été enlevés sur les Espagnols par le plus connu de leurs ancêtres, dans ce combat si pittoresquement raconté par Carloix, où les troupes françaises sont décrites marchant devant Metz «toujours en bon ordre, à la lueur de lune qui les esclairoit en ciel fort espare.[1]

Quand Jules était tout petit, son père l'avait souvent amené là, pour lui montrer ces soi-disant trophées de la bravoure de leur lignée. En sa qualité de descendant d'une noble race, jeté, par la destinée, hors des traditions militaires, la seule qu'il eût su maintenir, le jeune homme transposait étrangement la leçon d'audace donnée par ces reliques. «Passe avant, Maligny!», se disait-il, «et ne pensons qu'à vaincre... L'amour, c'est une guerre. Nous allons en reconnaissance et nous hésitons! Monsieur Jules de Maligny, vous allez vous donner votre parole de savoir qui est votre inconnue, aujourd'hui même,—et vous la tiendrez...»

C'est dans ces dispositions d'enquête immédiate et vivement poussée que ce frivole héritier d'un grand nom débouchait de la rue de Longchamp. Tout à coup, au tournant de celle de Pomereu, où il avait vu disparaître la milady du milord,—comme disait le docteur Graux, en bon Gallo-Romain rebelle à toute connaissance exacte du parler anglais,—un tableau très inattendu l'immobilisa de surprise. Un groupe se tenait devant la porte de l'établissement dont l'enseigne portait toujours le sacramentel: R. Campbell, horse dealer. Quatre personnes le composaient. Un gros homme court d'abord, aux favoris coupés à la hauteur des ailes du nez, flegmatique et grave dans un complet d'une de ces laines aux couleurs brouillées où les Ecossais retrouvent toutes les nuances, à la fois vives et fondues, de leurs moors:—le brun du sol, le vert du feuillage de la bruyère, le rose de ses bouquets, le gris de la pierre affleurante. A côté de Bob Campbell, son neveu, l'homme au front scalpé et aux interminables jambes, l'osseux et jaune Jack Corbin, tenait un fouet qu'il se préparait à faire claquer. Un monsieur et une dame, mis avec la correction un peu cherchée de deux Parisiens de haute vie, restaient debout sur la margelle du trottoir. Les uns et les autres suivaient les évolutions d'un grand cheval cap de maure, que manœuvrait, dans l'étroite rue, une jeune femme, ferme sur sa selle, le front barré d'une raie volontaire, les yeux attentifs aux mouvements des oreilles de la bête, la bouche serrée dans un pli d'intense résolution. C'était Hilda. Elle présentait à des acheteurs un animal importé de la veille et que l'audacieuse enfant ne connaissait pas. Ces gens avaient remarqué, dans l'écurie, la belle robe gris-ardoise de cet Irlandais d'un galbe très pur. Il s'agissait, pour le gros Bob, de trois mille francs à gagner du coup, sans frais. La bête lui en coûtait, rendue chez lui, deux mille et il en demandait cinq. Il avait dit à Corbin,—car c'était la dame qui voulait le cheval pour son usage:—«Jack, mettez-lui une selle de femme...», et à sa fille:—«Montez-le, Hilda...» Et la jeune fille était là, qui calmait l'animal, étonné. Avait-il jamais senti une jupe frôler son flanc? A le voir se grandir chaque fois que l'écuyère le touchait de la jambe, il semblait bien que non. Pourtant, après quelques essais de révolte, il s'était mis à trotter d'une manière à peu près réglée, la tête haute, frémissant, la narine crispée, mais dompté par la légère et juste pression du filet... Tout d'un coup, et au moment où Hilda, après l'avoir fait tourner sur lui-même, puis reculer, comme au manège, le mettait au galop doucement, elle aperçut, debout à l'autre extrémité de la rue, Jules de Maligny qui la regardait. Son saisissement fut tel qu'un flot de sang lui monta au visage et qu'une contraction lui secoua le bras. Le cheval sentit, dans sa bouche, le contre-coup meurtrissant de ce choc nerveux. Il secoua sa tête noire et se détendit en deux sauts de mouton pour se débarrasser de celle qui venait de lui faire ce mal. Mais Hilda avait déjà repris son sang-froid et la présentation de l'animal continua sans qu'aucun accident eût gâté le charmant spectacle de tant de grâce unie à tant de courage. Le cheval et son écuyère disparurent derrière la porte de l'écurie Campbell, et les quatre spectateurs de cette dangereuse expérience, si heureusement finie, suivirent à leur tour.