—« On a laissé monter Monsieur, » dit-il, « je vais être grondé... »

—« Claude travaille? » demanda René en souriant de la naïve frayeur du bonhomme. Ferdinand se trouvait au dépourvu devant une visite à laquelle son maître n'avait évidemment pas songé.

—« Non, » répondit le domestique presque à voix basse, « mais Mme Colette est là. »

—« Demandez-lui s'il veut me recevoir une minute, » fit le poète curieux de savoir quelle attitude les deux amants observaient vis-à-vis l'un de l'autre, après la scène de la veille, et il ajouta: « Je prends tout sur moi » pour achever de vaincre l'hésitation du valet de chambre.

—« Monsieur peut monter, » revint dire ce dernier, et il précéda le jeune homme à travers l'antichambre, puis le long du petit escalier intérieur qui conduisait aux trois pièces où Claude se tenait d'ordinaire et qu'il appelait suivant le cas son « pensoir » ou son « souffroir. » L'aspect de cet escalier et des deux premières de ces trois pièces étonnait par l'abus des étoffes et des tapis. Un jour artificiel, tamisé par des carreaux de couleur, éclairait à peine, durant cette après-midi de février, les chaises de maroquin du fumoir et le vaste salon dont les murs disparaissaient sous les livres. Le séjour favori de l'écrivain était un réduit, au fond, tendu d'une étoffe sombre sur laquelle se détachaient des toiles et des aquarelles des peintres les plus modernes de cette époque, ceux que préférait la fantaisie volontiers outrancière du maître du logis. C'était deux loges de théâtre par Forain, une danseuse de Degas, une banlieue de Raffaelli, une marine de Monet, quatre eaux-fortes de Félicien Rops, et, sur un socle drapé, un buste de Claude Larcher lui-même par Rodin, buste d'une intelligence extraordinaire où le grand sculpteur avait reproduit merveilleusement la psychologie entière de son modèle: l'inquiétude morale et le libertinage, la réflexion hardie et la volonté faible, un idéalisme natif et une corruption presque systématiquement acquise. Une bibliothèque basse, un bureau dans un coin, trois fauteuils dans le style vénitien avec des nègres pour supporter leurs bras, et un large divan de cuir vert achevaient l'ameublement de cet asile, que remplissait en ce moment la fumée de la cigarette russe de Colette. La jeune femme était couchée sur le divan, ses cheveux blonds à demi décoiffés, dans un costume légèrement masculin, avec un col droit et un veston ouvert. Sous la jupe en étoffe anglaise s'apercevaient ses fines chevilles, avec ses pieds un peu longs chaussés de bas de soie noire et de souliers vernis. Une pâleur était sur sa joue creusée, cette pâleur nacrée que l'abus du maquillage, les longues veillées, les fatigues d'une vie exorbitante donnent à beaucoup de femmes de théâtre. Claude était à ses pieds, sur ce même divan, tout pâle lui-même, et son visage altéré, comme le désordre des coussins, comme la tenue de Colette, indiquaient assez qu'il avait dû y avoir entre les deux amants une de ces scènes de réconciliation animale où sombre, avec toute la rancune de l'homme, toute sa dignité:

—« Ah! mon petit Vincy, » dit Colette en tendant la main au visiteur, « vous arrivez juste à temps pour m'empêcher d'être battue. Si vous saviez comme Claude est mauvais pour moi! Allons, Claudinet », ajouta-t-elle en menaçant du doigt son amant, « dites le contraire, si vous l'osez, si tu l'oses, m'amour... »—Et, par un de ces gestes gracieux où se révélait toute la souplesse de son buste,—elle racontait, elle-même, qu'elle ne portait presque jamais de corset,—la charmante fille se releva, posa sa tête blonde sur l'épaule de Claude, et lui mit aux lèvres la cigarette qu'elle était en train de fumer. Le malheureux homme regarda son jeune ami avec une supplication et une honte dans les yeux, puis il tourna ses regards vers Colette, et des larmes tremblèrent au bord de ses cils. Cette dernière se fit plus coquette encore, elle appuya tout à fait sa gorge contre son amant, et elle épia dans ses prunelles ce passage de désir qu'elle savait si bien exploiter après l'avoir provoqué. Il y eut un silence. Le feu crépita doucement, et un rayon de soleil, perçant les vitraux, fit trembler une barre rouge sur le visage de l'actrice. René avait trop souvent assisté à des scènes de ce genre pour s'étonner de l'impudeur de son ami et de sa maîtresse. Il connaissait par expérience l'étrange cynisme de leurs mœurs, mais il se rappelait aussi la sortie terrible de Claude, la veille, et les cruautés de langage de Colette. Ce lui était une stupeur de constater une fois de plus les faiblesses avilissantes de l'écrivain et les inconséquences de cette fille qui, en ce moment, rougissait d'un visible désir. Il éprouvait en outre, dans l'atmosphère chaude de cette pièce où flottait le parfum employé par l'actrice, et devant ce groupe à demi impudique, une impression de sensualité qui lui était trop familière. Bien souvent déjà, les allées et venues de cette femme dépravée, mais d'une dépravation de grande courtisane, lui avaient donné la notion d'un amour physique, très différent de celui qu'il avait connu. Dans sa loge surtout, lorsqu'elle était devant sa glace, en train de faire son visage avec la patte de lièvre frottée de rouge, ses épaules nues et ses seins libres dans la chemisette de transparente batiste aux épaulettes ajourées, ou qu'elle glissait devant lui ses jambes fines dans des bas de soie rose, elle lui était apparue comme une créature tentatrice, capable de donner des baisers d'une saveur unique, et René enviait Claude alors autant qu'il le plaignait. Puis ces passages cédaient la place, au dégoût d'une part qu'inspirait au poète la bassesse morale de l'actrice, et d'autre part aux fervents scrupules d'amitié que professent et pratiquent les âmes jeunes. Cela eût fait horreur à René de désirer, même une minute, la maîtresse de son protecteur. Peut-être l'intuition de cette délicatesse n'était-elle pas étrangère aux attitudes de Colette. Elle s'amusait, par simple jeu de perversité, à lui promener sa beauté devant les sens, comme une fleur dont il faut bien que les narines respirent le parfum, même quand les mains ne s'étendront pas pour la saisir. Il en fut de la grâce avec laquelle la curieuse enlaça Claude, comme des autres caresses qu'elle lui avait prodiguées devant René: ce dernier ne put empêcher qu'il ne tressaillît en lui quelque chose d'obscurément physique, comme un appétit inconscient de baisers semblables, et, par une de ces associations de désirs, plus troublantes que les associations d'idées, parce que nous n'en apercevons pas la marche sécrète, l'image de madame Moraines ressuscita en lui, parée de toute la séduction qu'elle avait secouée autour d'elle, la veille, dans le parfum de sa toilette. Il sentit cette fois deux choses: l'une qu'il lui serait impossible de ne pas aller chez cette femme aujourd'hui même, la seconde qu'il n'aurait jamais la force de prononcer son nom et de demander son adresse devant l'actrice aux yeux lascifs qui maintenant embrassait Claude à pleines lèvres.

—« Va-t'en, » disait ce dernier en la repoussant, « je t'aime et tu le sais. Pourquoi me fais-tu souffrir?... Demande à René dans quel état il m'a vu hier... Dites-le-lui, Vincy, et qu'elle ne devrait pas jouer avec mon cœur... Bah! » continua-t-il en se passant la main sur les yeux. « Qu'importe? Tu sortirais d'une maison publique, et tu m'arriverais salie par la luxure d'un régiment que je me mettrais à tes genoux et que je t'adorerais... »

—« Et voilà les madrigaux qu'il trouve toute la journée, » s'écria Colette en riant comme une enfant, et se renversant sur les coussins. « Eh bien! René, parlez-lui aussi de moi. Dites-lui dans quelle colère j'étais contre lui hier au soir parce qu'il était parti sans me dire adieu... Et il ne m'a pas écrit, et je suis revenue. Oui, c'est moi qui suis revenue la première. Ah! si je ne t'aimais pas, est-ce que je ne te laisserais pas t'en aller, espèce de sauvage?... »—et elle prit l'écrivain par les cheveux. Les coins de sa bouche se rabaissèrent, ses dents se serrèrent, son visage exprima ce qu'elle éprouvait réellement pour Claude, une sensualité cruelle, cette sensualité qui pousse une femme à martyriser l'homme dont elle ne peut pas fuir les caresses. Il y a eu, dans l'histoire, des reines qui ont aimé ainsi, et fait couper la tête aux amants qui exerçaient sur elle ce pouvoir étrange de parler à la fois à leur désir et à leur haine. René répondit doucement:

—« C'est vrai que j'étais inquiet de lui hier au soir, et que vous avez été bien dure... »

—« La belle histoire! » fit Colette en riant de son plus mauvais rire, « je vous ai déjà dit que vous le gobiez... Moi, j'en suis revenue, depuis le jour où il m'a menacée de se tuer, et je suis arrivée ici comme j'étais, en robe de théâtre, sans même ôter mon rouge... Et je l'ai trouvé qui corrigeait des épreuves!... »