—« Pardon, pardon de vous parler comme je le fais! Si vous saviez!... C'est enfantin et c'est fou!... Quand je vous ai vue pour la première fois, c'est comme si je vous avais reconnue. Vous ressemblez tant à la femme que j'ai rêvé de rencontrer, depuis que j'ai un cœur!... Avant cette rencontre, je croyais vivre, je croyais sentir... Ah! que j'étais fou!... Ah! que je suis fou!... Je me perds à vos yeux, je me suis perdu.—Mais du moins je vous aurai dit que je vous aimais... Vous le saurez. Vous ferez de moi ensuite ce que vous voudrez.—Mon Dieu! que je vous aime! que je vous aime!... »

Comme il la regardait avec idolâtrie, tout en répétant ces mots où se soulageait toute sa fièvre intérieure, il vit deux larmes tomber des yeux de Suzanne, deux lentes et douces larmes qui coulèrent sur ses joues roses, en y laissant comme des raies. Il ignorait que la plupart des femmes pleurent ainsi comme elles veulent, pourvu qu'elles soient un peu nerveuses. Ces deux pauvres larmes achevèrent de l'affoler.

—« Ah! » s'écria-t-il, « vous pleurez!... Vous... »

—« N'achevez pas, » interrompit Suzanne en lui mettant la main sur la bouche et se retirant de René. Elle fixait sur lui des yeux où la passion se mêlait à une espèce d'étonnement épouvanté. « Oui, vous m'avez touchée! Vous m'avez fait découvrir en moi-même des abîmes que je ne soupçonnais pas... Ah! j'ai peur, peur de vous, peur de moi, peur d'être ici... Non! nous ne devons plus nous revoir. Je ne suis pas libre. Je ne devais pas écouter ce que j'ai écouté... » Elle se tut, puis, lui prenant la main d'elle-même: « Pourquoi vous mentir?... Tout ce que vous sentez, je le sens peut-être. Je ne le savais pas, je vous le jure, avant cette minute. Cette sympathie à laquelle je cédais et qui m'a fait venir vous rejoindre ce matin... Mon Dieu!... Ah! je comprends, je comprends... Malheureuse, comme le cœur se laisse surprendre!... »

De nouvelles larmes tremblèrent à la pointe de ses cils. René se trouvait si bouleversé par les paroles qu'il venait de prononcer et d'entendre, qu'il ne put rien répondre, sinon:

—« Dites-moi seulement que vous me pardonnez.... »

—« Oui, je vous pardonne, » répondit-elle en pressant sa main à lui faire mal, puis, d'une voix grave: « Je sens que je vous aime aussi... » Et, comme réveillée d'un songe: « Adieu, je vous défends de me suivre. C'est la dernière fois que nous nous serons parlé... »

Elle se leva. Son front était menaçant, ses regards trahissaient tous les effarouchements de l'honneur révolté. Il ne s'agissait plus du pied tourné sur le parquet glissant, ni de lassitude. Elle partit tout droit devant elle, et d'un air si courroucé que le jeune homme, écrasé par la scène qu'il venait d'affronter, la vit s'en aller, immobile, sans rien faire pour la retenir. Elle avait disparu depuis plusieurs minutes, lorsqu'il s'élança du côté par où elle s'était échappée. Il ne la trouva point. Tandis qu'il descendait un escalier, puis un autre, elle avait déjà traversé la cour carrée, et elle montait dans un fiacre qui l'emportait vers la rue Murillo. Elle était, dans ce coin de voiture, à la fois toute malicieuse et tout attendrie. Pendant le temps que René emploierait à chercher les moyens de la faire revenir sur sa résolution de rupture absolue, il ne réfléchirait pas à la rapidité avec laquelle sa pseudo-madone s'était laissé faire et avait fait elle-même une déclaration d'amour. Voilà pour la malice. Et le souvenir des phrases du jeune homme, de son visage transfiguré par l'émotion, de ses yeux exaltés, la ravissait, comme une promesse du plus ardent amour. Voilà pour l'attendrissement. Et elle caressait déjà le projet de lui appartenir, chez lui, dans cet intérieur si calme, si discret, si retiré, qu'il lui avait dépeint. Il allait lui écrire une fois, deux fois, elle ne répondrait pas. À la troisième ou à la quatrième lettre, elle ferait semblant de croire à un projet de suicide et elle tomberait chez lui—pour le sauver! Comme elle en était là de ses réflexions, le hasard, ironique parfois à l'égal d'un méchant compère, lui fit apercevoir le baron Desforges qui traversait le boulevard Haussmann. Il se rendait chez elle sans doute pour lui demander à déjeuner. Elle regarda la mignonne montre d'or qu'elle portait pendue à un bracelet, il était à peine midi vingt. Elle serait rentrée bien à temps, et, après la joie de sa matinée, ce lui fut un plaisir exquis de baisser un peu le rideau de la portière en passant tout près de son amant, qui ne la vit pas.


XII