La jeune femme, qui avait réellement traversé une fin de journée cruelle, regarda son frère. Elle le vit bouleversé lui-même, avec la fièvre dans les yeux; elle ne trouva plus la force de lui reprocher cet égoïsme naïf qui avait tenu si peu de compte des déraisonnables susceptibilités de son imagination;—il les connaissait pourtant si bien,—et elle lui répondit, tout bas, elle aussi, en lui montrant la porte entr'ouverte de la salle à manger:
—« Les dames Offarel sont là... »
Cette simple phrase suffit pour que la fièvre de René changeât soudain de caractère. Une appréhension angoissée lui succéda. Dans le plus doux moment de sa promenade au Louvre, ce matin, l'image de Rosalie avait eu le pouvoir de le faire souffrir,—quand il était auprès de Suzanne! Et maintenant il lui fallait, sans préparation, revoir, en face, non plus cette image, mais la jeune fille elle-même, rencontrer ces yeux qu'il avait évités lâchement depuis des jours, subir cette pâleur dont il se savait la cause! La sensation de sa perfidie lui revint, plus douloureuse, plus aiguë qu'elle n'avait jamais été. Il avait dit des mots d'amour à une autre femme, sans s'être délié de ses engagements envers celle qui se considérait à juste titre comme sa fiancée. Il entra dans la salle à manger comme il eût marché au supplice, et il ne fut pas plutôt en pleine clarté de la lampe qu'il sentit au regard de Rosalie qu'elle lisait dans son cœur, comme dans un livre ouvert. Elle était assise entre Fresneau et madame Offarel, travaillant comme d'habitude, les pieds posés sur une chaise vide où elle avait placé son peloton de laine et le chapeau de son père; René comprit par quelle innocente ruse, afin qu'à son arrivée il fût obligé de se mettre auprès d'elle. Elle et sa mère tricotaient des mitaines longues, destinées à être portées au bureau par le vieil Offarel qui se prétendait maintenant menacé de la goutte aux poignets! Ce père chimérique était là, lui aussi, buvant malgré ses craintes de malade imaginaire, un grog très fort, et jouant au piquet avec le professeur. C'était Émilie qui avait proposé cette partie pour éviter la conversation générale et se livrer toute à l'idée de son frère absent. Angélique Offarel l'avait aidée, de son côté, à débrouiller des écheveaux de soie. Cette scène d'humble intimité s'éclairait d'une douce lueur, et le poète y retrouva du coup le symbole de ce qui avait fait si longtemps son bonheur, de ce qu'il avait quitté pour toujours. Heureusement pour lui, la grosse voix du professeur s'éleva tout de suite et l'empêcha de se livrer à ses réflexions:
—« Hé bien! » disait Fresneau, « tu peux te vanter d'avoir pour sœur une personne raisonnable! Ne parlait-elle pas de passer la nuit à t'attendre? Mais il aurait envoyé une dépêche... Mais il lui est arrivé un malheur!... Pour un peu, elle m'aurait chargé de passer à la Morgue... Et je lui disais: René a été retenu à déjeuner et à dîner... Allons, père Offarel, à vous de donner. »
—« J'ai dû faire une visite à la campagne, » répondit René, « et j'ai manqué le train, voilà tout. »
—« Comme il sait mal mentir! » se dit Émilie qui se surprit admirant son frère de cette maladresse, signe d'une habituelle droiture, comme elle l'eût admiré d'être adroit jusqu'au machiavélisme.
—« Je vous trouve l'air un peu pâlot, » dit madame Offarel agressivement, « est-ce que vous êtes souffrant? »
—« Ah! monsieur René, » interrompit Rosalie avec un timide sourire, « voulez-vous que je vous fasse une place ici, je vais ôter le chapeau de père. »
—« Donne-le-moi, » dit le vieil employé en avisant un coin libre sur le buffet, « il sera plus en sûreté ici. C'est mon numéro un, et la maman me gronderait s'il lui arrivait malheur. »
—« Il y a si longtemps qu'il est numéro un!... » s'écria Angélique en riant: « Tiens, papa, voilà un vrai numéro un, » et la rieuse prit le chapeau de René qu'elle fit reluire à la lampe en montrant à côté le couvre-chef du bonhomme dont la soie râpée, la couleur rougeâtre et la forme démodée ressortirent plus encore par le contraste.