AT HOME
La lettre mise par René dans la boîte de poste de Saint-Cloud était bien arrivée à son adresse, le matin même du jour qui devait consommer le malheur de la pauvre Rosalie. Suzanne l'avait reçue avec le reste de son courrier, quelques minutes avant que son mari n'entrât dans sa chambre, comme d'habitude, pour prendre le thé, et elle était en train de la lire, quand la bonne et loyale figure de Paul se présenta dans l'entre-bâillement de la porte. Il lui cria, de sa voix gaie et sonore, le « bonjour, Suzon » qu'il lui adressait toujours, et il ajouta, comme il lui arrivait quelquefois, « ma rose blonde. » Cette allusion à la célèbre romance d'Alfred de Musset n'allait jamais sans un baiser. Musset représentait, pour Moraines, la jeunesse et l'amour, avec un coin de mauvais sujet, et c'était la naïve fatuité de ce brave garçon de se poser à ses propres yeux comme traitant Suzanne en amant et non en mari. Il était de ces étranges époux qui vous diraient volontiers en confidence: « J'ai tout appris à ma femme, c'est la seule manière de lui ôter toute curiosité... » En attendant, il était amoureux de sa « rose blonde » comme au premier jour, et il le lui prouva, ce matin encore, par la manière dont il lui baisa la nuque, tandis qu'elle le repoussait, en disant:
—« Allons, laisse-moi finir ma lettre et prépare le thé... »
Elle savait bien que Paul ne lui demanderait jamais aucun détail au sujet de sa correspondance, et cela lui procurait une si douce sensation de se réchauffer au feu des phrases du jeune homme, qu'elle ne se contenta pas de lire cette lettre une fois; elle la relut, puis elle la plia en deux et la glissa dans son corsage. Elle avait, en venant prendre place à la table, devant la fine tasse de porcelaine où blondissait déjà le thé, un tel rayonnement sur son visage que Moraines lui dit, pour la taquiner, et en grossissant encore sa voix?
—« Si j'étais un mari jaloux, je croirais que vous avez reçu une lettre de votre amoureux, tant vous avez l'air contente, Madame... Et si tu savais comme ça te va, » ajouta-t-il, en lui baisant le bras au-dessus du poignet, son bras si frais dont la peau dorée était encore toute tiède et toute parfumée de son bain.
—« Hé bien! Monsieur, vous auriez raison, » répondit-elle avec un sourire malicieux. C'est un plaisir divin pour les femmes que de dire avec ces sourires-là des vérités auxquelles ne croient pas ceux à qui elles les disent. Elles se donnent ainsi un peu de cette sensation du danger qui fouette délicieusement leurs nerfs.
—« Est-il gentil au moins, ton amoureux? » reprit Paul, donnant tête baissée et avec verve dans ce qu'il jugeait être une plaisanterie.
—« Très gentil... »
—« Et peut-on savoir son nom? »
—« Vous êtes bien curieux. Cherchez. »