—« Bonsoir, Françoise, » dit le jeune homme, « votre maître est-il prêt? »

—« Tiens... C'est M. Larcher, » fit joyeusement la bonne; « il est paré, » ajouta-t-elle, « et gentil comme un Jésus... Vous allez trouver la compagnie dans la salle à manger... Attendez que je vous débarrasse de votre veste... Ah! Marie, Joseph! mon pauvre Monsieur, c'est ça qui doit vous peser sur le dos!... »

La familiarité de cette servante à tout faire, débarquée tout droit chez les Fresneau, du village d'Auvergne dont était le professeur, et installée dans la maison depuis quinze ans comme chez elle, amusait toujours Claude Larcher. C'était un de ces lettrés trop raisonneurs, qui raffolent du naturel, sans doute parce qu'il les repose du travail desséchant et ininterrompu de leur propre cerveau. Il arrivait à Françoise de lui parler de ses propres ouvrages en des termes d'une prodigieuse bouffonnerie, ou d'exprimer, avec une ingénue naïveté, la crainte dont elle était poursuivie, celle que l'auteur dramatique ne la mît dans quelque pièce de théâtre; ou bien encore elle appliquait à des phrases littéraires, ramassées en servant à table, cet étrange pouvoir de déformation propre aux gens du peuple. Claude se rappelait l'avoir entendue qui, pour vanter l'ardeur au travail de René, disait: « Il s'identifrise avec ses héros. » Il en riait encore. Elle disait « ceuiller » pour « cuiller, » « engratigner » pour « égratigner, » « archeduc » pour « aqueduc, » « voyager en coquelicot » pour « incognito, » et une foule de locutions du même genre que l'écrivain s'amusait à inscrire sur un de ses innombrables calepins à notes, pour un roman qu'il ne finirait jamais. Aussi se complaisait-il d'ordinaire à provoquer ce bavardage. Il ne le fit pas ce soir-là, dominé par l'impression de mélancolie que lui avait causée la subite idée de son rôle de tentateur mondain. Pendant que Françoise suspendait son pardessus à une des patères, il regardait le couloir qu'il connaissait pourtant si bien et sur lequel ouvraient les portes des diverses chambres. Celle du poète, au fond à droite, était exposée au midi; les Fresneau se contentaient d'une autre chambre, plus étroite, au nord, à côté de laquelle se trouvait celle de leur fils, Constant, un petit garçon de six ans, moins cher à Émilie que ne l'était René. Les causes de cette affection passionnée de la sœur pour le frère, Claude les savait, détail par détail, comme il savait l'histoire de cette famille. Et cette histoire touchante, modeste et simple, ne justifiait que trop son remords de venir arracher de cet asile celui en qui elle se résumait toute.

Le père d'Émilie et de René, avoué à Vouziers, était mort misérablement, à la suite d'excès de boisson. L'étude vendue, toutes les dettes payées et grâce à la réalisation de quelques biens-fonds, la veuve de ce viveur de province avait eu à elle environ cinquante mille francs. Le séjour de Vouziers lui rappelant de trop cruels souvenirs, elle était venue, avec ses deux enfants encore tout jeunes, s'établir à Paris. Elle y avait un frère, l'abbé Taconet, prêtre très distingué, ancien élève de l'École normale, entré dans les ordres subitement, et sans que rien eût expliqué cette résolution à ses camarades qui le virent, avec non moins de stupeur et presque aussitôt après sa sortie de Saint-Sulpice, ouvrir, rue Cassette, un établissement d'éducation. Catholique convaincu, mais très libéral et tout voisin du gallicanisme, l'abbé Taconet avait compris que beaucoup de familles de la riche bourgeoisie hésitent entre les collèges purement laïques et les collèges purement religieux, sans trouver, ni dans les uns ni dans les autres, de quoi répondre à leur double besoin de christianisme traditionnel et de développement moderne. Il n'avait pris la soutane que pour réaliser plus aisément un projet d'harmonie entre ces deux courants opposés, et toute son ambition fut satisfaite le jour où il fonda, en compagnie de deux prêtres plus jeunes, un externat ecclésiastique, dont les élèves devaient suivre les cours du lycée Saint-Louis. Le succès de cette École Saint-André—l'abbé Taconet l'avait baptisée ainsi du nom de son patron,—fut si rapide, que, dès la troisième année, trois petits omnibus à un cheval étaient nécessaires pour prendre les élèves à leur domicile et les y ramener. La possibilité de donner à son fils, alors âgé de dix ans, une éducation exceptionnelle, fut une des raisons qui décidèrent madame Vincy à choisir Paris comme lieu de résidence, d'autant plus que les seize ans d'Émilie assuraient à la mère une aide précieuse dans la tenue d'une nouvelle maison. Sur les conseils de l'abbé Taconet, que le maniement des fonds de son collège rendait bon administrateur, elle plaça les cinquante mille francs de sa fortune en rentes italiennes, qui valaient à cette époque soixante-cinq francs. Le ménage de la veuve eut ainsi deux mille huit cents francs par an à dépenser. Le secret du culte idolâtre dont Émilie enveloppait son jeune frère dérivait tout entier de la masse de sacrifices quotidiens représentés par ce chiffre de revenus. Dans la vie du cœur, on court après sa souffrance, comme on court au jeu après son argent. Madame Vincy était tombée malade, presque aussitôt après l'installation à Paris, qui s'était faite en 1863, dans cette même maison de la rue Coëtlogon, mais au troisième étage. Jusqu'en 1871, date où mourut la pauvre femme, la jeune fille dut suffire à ce triple devoir: soigner sa mère alitée, veiller au minutieux détail d'un ménage où cinquante centimes étaient une somme, suivre l'éducation de son frère, heure par heure. Et elle avait mené cette dure tâche jusqu'au bout, sans que la fatigue d'une telle existence, qui pâlissait un peu le rose de ses joues amincies, lui arrachât une seule plainte. Elle avait ressemblé à ces ouvrières des vieilles chansons parisiennes, qui se consolent des lassitudes d'un âpre et continu travail, pourvu qu'elles aient une fleur épanouie sur le rebord de leur fenêtre. Sa fleur, à elle, avait été ce jeune frère, charmant enfant aux beaux yeux mobiles, qui avait tout de suite récompensé la douce Émilie de son dévouement par ces succès de collège,—solennelles réjouissances pour les femmes de l'humble bourgeoisie, si dépourvues de fêtes. Très jeune, ce frère avait commencé d'écrire des vers, et l'heureuse Émilie avait été la confidente des premiers essais du jeune homme. Aussi, lorsqu'elle fut demandée en mariage par Fresneau, dans les six mois qui suivirent la mort de la mère, elle mit à son consentement cette première condition que le professeur, agrégé de la veille, ne quitterait point Paris, et que René continuerait de vivre avec eux, sans prendre aucune carrière que celle des lettres. Fresneau accepta cette exigence avec délices. Il était de ces gens très bons et très simples qui savent aimer, c'est-à-dire qu'ils admettent, sans discussion, les moindres désirs de ceux qu'ils aiment. Il s'était pris au charme d'Émilie, sans rien oser lui en dire, depuis l'époque où il avait connu la famille Vincy, par suite du hasard qui avait fait de lui le répétiteur de René, à l'école Saint-André, en 1865. Cet homme déjà tout voisin de la quarantaine, avait été attiré vers la jeune fille par une communauté singulière de destinée. N'avait-il pas renoncé de son côté à toute espérance égoïste, à toute aspiration personnelle, dans le but de payer les dettes de son père, ancien chef d'institution tombé en faillite? De 1858 à 1872, date de son mariage, le professeur avait éteint pour vingt mille francs de créances, et il avait vécu—avec des leçons qui lui rapportaient cinq francs, l'une dans l'autre! Si l'on ajoute au chiffre d'heures de travail qu'un pareil résultat représente, le chiffre des heures nécessaires à la préparation des cours, à la correction des copies, aux allées et venues d'un endroit dans un autre,—il était arrivé à Fresneau d'avoir durant la même matinée une répétition rue Cassette, une seconde aux Ternes et une troisième près du Jardin des Plantes,—on aura le bilan d'une de ces existences, comme il s'en rencontre beaucoup dans l'enseignement libre, qui finissent par user les plus puissants organismes. La passion pour Émilie avait été le roman de cette vie, trop absorbée jusqu'alors pour que la rêverie y trouvât place. L'abbé Taconet avait fait ce mariage, et René Vincy avait compté un esclave de plus de son génie!

Claude Larcher n'ignorait aucun de ces petits faits, qui tous avaient eu leur importance pour le développement du talent et du caractère du jeune poète. Durant la minute que Françoise employait à suspendre son pardessus, et rien qu'à jeter un regard sur le couloir à demi éclairé, les moindres aspects de cette espèce d'antichambre commune revêtaient pour lui une signification morale. Il savait pourquoi, dans les crans du porte-cannes placé au coin de la porte, on voyait, à côté d'un gros parapluie d'alpaga au manche lourd, employé par le professeur, le bois élégant d'un mince parapluie anglais, choisi par madame Fresneau pour son frère. Il savait que cette même main d'une sœur idolâtre avait offert à René cette fine béquille à tête d'écaille qui coûtait sans doute trente fois plus cher que le solide et simple bâton utilisé par Fresneau dans les beaux jours. Il savait que les livres du professeur, après avoir longtemps subi, dans ce couloir et sur les planches d'un casier de planches noircies, tous les hasards de la poussière, avaient fini par être exilés même du couloir dans un cabinet obscur, et ce couloir abandonné aux fantaisies décoratives de René, qui en avait garni les murs avec des gravures de son choix. C'était toute une suite des admirables lithographies de Raffet sur le grand Empereur, qui avaient dû révolter le républicain Fresneau. Mais Claude savait aussi que Fresneau serait précisément le dernier à s'étonner du constant sacrifice de toute la maisonnée à ce frère, dont il avait fait son Dieu, par tendresse pour Émilie, comme la servante, comme l'oncle lui-même. Car l'abbé Taconet avait subi lui aussi l'ascendant de la nature et du talent du jeune homme. Il s'était dit que son neveu possédait de petites rentes, qu'à l'heure actuelle la modeste somme placée sur ses conseils en Italiens rapportait trois mille francs, qu'il laisserait lui-même une fortune analogue. L'éducation chrétienne de René n'était-elle pas une garantie que son talent d'écrire serait mis au service des idées de l'Église? Et le prêtre avait contribué pour sa part à pousser le poète dans ce difficile chemin de la littérature où cet enfant privilégié n'avait rencontré jusqu'ici que du bonheur. Et tout ce bonheur, composé de pur dévouement, de tendre affection, de gâteries familiales, de tiède, de réchauffante confiance, Claude en comprenait le prix mieux que personne, lui qui avait dû, orphelin de père et de mère, se battre tout seul, dès sa vingtième année, contre les souillures, les cruautés et les désenchantements de la vie d'artiste pauvre à Paris. Il ne venait jamais chez les Fresneau sans éprouver une sorte d'attendrissement qui lui serra le cœur, cette fois encore,—attendrissement qui le portait d'habitude à rire très haut et à étaler le scepticisme le plus desséché. Il était ainsi, trop énervé pour que la moindre émotion ne lui fît point mal, à en crier, et, par désespoir de dompter jamais cette excessive sensibilité, calomniant son cœur le plus qu'il pouvait.


II

ÂMES NAÏVES

Ce fut donc avec une mine souriante, presque railleuse, que Claude entra dans l'étroite salle à manger où se trouvait rassemblée « la compagnie, » comme disait Françoise: René d'abord, le héros de ce qui semblait à toute la maison une aventure extraordinaire, madame Fresneau et son mari, enfin madame Offarel, la femme d'un sous-chef de bureau au ministère de la guerre, avec ses deux filles, Angélique et Rosalie. Ces six personnes étaient rangées autour de la table en noyer, et assises sur des chaises du même bois que recouvrait une étoffe en crin noir rendue luisante par l'usage. Ce mobilier de salle à manger, acheté par l'avoué de province lors de son installation, s'était conservé intact depuis le départ de Vouziers, grâce à des soins d'une minutie hollandaise. Un poêle mobile, engagé dans la cheminée, alourdissait l'atmosphère de la pièce déjà resserrée, et attestait l'économie de la ménagère. Émilie n'admettait le feu de bois que dans la chambre de René. Une lampe de porcelaine suspendue à des chaînettes de cuivre éclairait le cercle des têtes qui se tournèrent du côté du visiteur, et ses derniers reflets venaient mourir sur le mur tendu d'un papier à ramages jaunâtres où miroitaient quelques plats anciens. Sous ce coup de lumière, les jeux divers des physionomies apparurent plus vivement à l'écrivain qui entrait. D'ailleurs, les sympathies et les antipathies ne se dissimulent guère dans le petit monde: l'animal humain y est moins apprivoisé, moins usé aussi par le mensonge continu des politesses. Émilie tendit la main à Claude, geste rare chez elle, avec un sourire ouvert sur ses lèvres heureuses, avec un éclair dans ses yeux bruns; tout son être exprimait sa franche joie à voir quelqu'un par qui elle sentait son frère aimé.

—« N'est-ce pas, que son habit lui va bien?... » Ce fut un des premiers mots qu'elle dit au nouveau venu, avant qu'il eût échangé les premiers saluts avec les assistants et pris place lui-même dans le cercle. Et c'était vrai que René présentait en ce moment un exemplaire accompli de cette sorte de créature si rare à Paris: un beau jeune homme. À vingt-cinq ans, l'auteur du Sigisbée offrait encore aux regards ce front sans rides, ces joues fraîches, cette bouche pure et ces yeux clairs qui témoignent d'une âme entière et d'un tempérament inattaqué. Il ressemblait beaucoup au médaillon, trop peu connu, que le sculpteur David a exécuté d'après Alfred de Musset adolescent. Mais la chevelure épaisse de René, sa barbe blonde et déjà abondante, ses épaules carrées, corrigeaient, par un air de robustesse et de santé, ce que le masque du poète des Nuits garde d'un peu efféminé, de presque trop frêle. Les yeux surtout, d'un bleu d'ordinaire très sombre, traduisaient en ce moment un bonheur naïf et sans mélange, et l'exclamation d'Émilie était justifiée par une grâce native qui se révélait même sous le frac de soirée et dans cette tenue inusitée. La prévoyance de la tendre sœur était allée jusqu'à songer aux petits boutons d'or du plastron et des manchettes, qu'elle avait achetés, sur ses économies, chez un bijoutier de la rue de la Paix, après avoir demandé mystérieusement conseil à Claude. C'était elle-même qui avait noué le nœud de la cravate de son frère, elle-même qui avait inspecté cette toilette de mondain avec les mêmes soins qu'elle avait mis, quatorze ans plus tôt, à inspecter la toilette de premier communiant de ce frère idolâtré.