Quittons ce chemin, mon bon René, j'aperçois le poteau indicateur sur lequel il y a écrit « route cavalière du désespoir, » comme au tournant des allées de cette forêt de Fontainebleau où je l'ai tant aimée, un matin d'été que nous nous y promenions, allant de Moret à Marlotte dans une petite carriole attelée d'un cheval noir nommé Cerbère. Je crois le voir, ce cheval, avec la queue de renard qui lui battait le front, et ma Colette auprès de moi, avec ses beaux yeux cernés de nacre par la folie de notre nuit de plaisir... Mais où ne l'ai-je pas aimée? Quittons-la, cette route fatale, et arrivons aux faits, que je vous dois, puisque vous m'avez écrit à plusieurs reprises et si gentiment. Quand je vous ai quitté, rue Coëtlogon, partant pour l'Italie,—cela se chante!—je voulais savoir si je pouvais me passer d'elle. Hé bien! l'expérience est faite... et défaite. Je ne peux pas. Je me suis bien raisonné, j'ai bien lutté. Je me suis levé, depuis ce départ, non pas dix fois, mais vingt, mais trente, en me jurant que je n'y penserais pas de la journée. Cela va pendant un quart d'heure, une demi-heure... Et, au bout de ce temps, je la revois, et ces yeux, et cette bouche, et puis des gestes qui ne sont qu'à elle, une façon tendre et vaincue qu'elle avait de pencher sa tête sur moi quand je la tenais dans mes bras; et alors, où que je sois, il faut que je m'arrête, que je m'appuie contre un mur, tant j'ai là comme une aiguille fine et pointue qui se retourne dans mon cœur. Croirez-vous que j'ai dû quitter Florence parce que je passais mon temps aux Offices, devant ce tableau de Botticelli, la Madonna Incoronata dont vous avez vu la photographie chez moi? Il m'est arrivé de prendre une voiture à une des extrémités de la ville, pour arriver avant la fermeture de la galerie, afin de revoir cette toile, parce que l'ange de droite, celui qui lève le voile, ah! c'est elle, c'est tellement elle, tellement son regard, ce regard qui m'a fait la plaindre si souvent et pleurer sur sa misère, quand j'aurais dû la tuer... J'ai donc quitté Florence encore et je me suis abattu sur Pise, la ville morte dont j'avais déjà goûté la taciturne douceur. Elle m'avait tant plu, cette place où se dressent le dôme, le baptistère et le campanile, avec un mur de cimetière et un débris de rempart crénelé pour l'enclore! Et cette plage du Gombo à deux heures, stérile et sablonneuse parmi les pins! Et cet Arno jaunâtre, tout lent, tout lassé!... Ma chambre donnait sur ce flot mélancolique, mais elle était pleine de soleil, chaude et claire, et j'étais arrivé là, muni d'un grand projet. La vieille maxime de ce Gœthe tant admiré jadis, m'était revenue: « Poésie, c'est délivrance... »—« Essayons, » m'étais-je dit, et je me promis de ne quitter Pise qu'après avoir transformé ma douleur en littérature. En faisant des bulles de savon avec mes anciennes larmes, peut-être oublierais-je d'en verser d'autres. Ces bulles de savon s'enflèrent en une nouvelle que j'intitulai Analyse. Mais vous l'avez lue sans doute dans la Revue parisienne. N'est-ce pas que je n'ai rien fait de mieux? J'y ai tout mis, comme vous avez pu voir, de ces tristes amours; tout y est exact, photographique, depuis l'histoire de la lettre jusqu'à ma jalousie pour les Saphos. Et Colette, est-elle assez prise sur le vif? Et moi-même?... Hélas! mon pauvre ami, à salir ainsi l'image de celle que j'ai tant aimée, à traîner dans la fange l'idole parée autrefois des plus fraîches roses, à déshonorer mon plus cher passé de toute la force de mon cœur, si j'avais du moins gagné la paix! Voici le résultat de ce noble effort: je n'avais pas plutôt mis à la poste le manuscrit de ce petit roman que je rentrais chez moi pour écrire à Colette et lui demander pardon... Ah! La méthode de Gœthe, de ce sublime Philistin, de ce Jupiter suivant la formule, quelle excellente plaisanterie! Oui. J'ai enfoncé ma plume dans ma plaie afin de prendre mon sang en guise d'encre, et je n'ai fait qu'envenimer cette plaie davantage. Je ne guérirai plus qu'avec le temps, si je guéris. Mais après tout, pourquoi guérir?
Oui, pourquoi? J'ai été fier, je ne le suis plus. Je me suis débattu contre cette passion qui m'abaissait, je ne me débats plus. Si j'avais un cancer à la joue, est-ce que j'en serais honteux? J'ai un cancer à l'âme, voilà tout, et je me laisse maintenant ronger par lui, sans résister. Écoutez la suite de mon histoire. Colette n'avait pas répondu à ma lettre. Pouvais-je m'attendre qu'après ma conduite elle me dit merci? J'avais commencé de m'avilir en lui écrivant. Je continuai. J'ai connu alors une volupté inouïe et que je ne soupçonnais pas: celle de me dégrader pour elle, de mettre sous ses pieds toute ma dignité d'homme et d'artiste. Je lui écrivis une seconde fois, une troisième, une quatrième. Ma nouvelle parut, je lui écrivis encore, et des lettres, où je m'humiliais avec ivresse; des lettres qu'elle pût montrer à Salvaney, à l'immonde Aline, et leur dire: « Il m'a quittée, il m'insulte, voyez comme il m'adore! » Combien je l'aimais, est-ce que cette insulte même n'aurait pas dû le lui montrer?—Mais non, vous ne la connaissez pas, René; vous ne savez pas comme, avec tous ses défauts, elle est orgueilleuse. Ce qu'a dû être, pour elle, ce malheureux roman, je n'ose pas y penser, et voilà pourquoi je n'ose pas non plus revenir. Dans l'état de sensibilité malade où je me trouve, affronter une scène comme celles d'autrefois ne m'est pas possible; et vivre sans Colette plus longtemps, c'est au-dessus de ce qui me reste de force. J'ai donc pris le parti de m'adresser à vous, mon cher René, pour aller en mission auprès d'elle. Je sais que vous lui avez toujours plu, qu'elle vous a de la vraie reconnaissance pour le joli rôle que vous lui avez fait; je sais qu'elle vous croira quand vous lui direz: « Claude en meurt... Ayez pitié de lui. » Dites-lui aussi, René, qu'elle n'ait plus peur de mon mauvais caractère. Le Larcher révolté qu'elle n'a pu supporter n'existe plus. Pour être auprès d'elle, pour vivre dans son ombre, l'avoir auprès de moi, je tolérerai tout, tout, vous entendez. Certes, les mois de cet hiver furent une époque de dure tristesse. Quel paradis à côté de cet enfer: l'absence! Et puis, nous avions des heures divines, des après-midi passées chez elle à nous aimer, dans son appartement de la rue de Rivoli qui donne sur le jardin des Tuileries. La vie bruissait autour de nous, et je tenais ma chère maîtresse sur mon cœur. J'avais ses yeux, j'avais sa bouche, j'avais cette caresse triste et passionnée qu'elle seule sait donner... Voyez, mon écriture s'altère rien que d'y penser. Si j'ai pu vous être ami autrefois, comme vous me le disiez, rendez-moi ce suprême service d'aller la voir, montrez-lui cette lettre, parlez-lui, attendrissez-la. Qu'elle me permette de revenir auprès d'elle et qu'elle me pardonne. Adieu, j'attendrai votre réponse avec agonie, et vous savez ce qu'il peut tenir de souffrance dans cette machine à se torturer elle-même qui s'appelle votre vieil ami.
C. L.
P. S.—Passez donc au bureau de la Revue, prendre en mon nom cinq exemplaires de ma Nouvelle dont j'ai le placement ici.
—« Est-ce assez lui!... » se dit René après avoir lu cette étrange épître où se trouvaient comme ramassés en un faisceau les divers éléments qui formaient la personnalité composite de Claude: le goût de l'artificiel, le marivaudage en face des plus amères souffrances, et cependant une sincérité d'enfant, la plus susceptible vanité d'auteur et le plus ingénu sacrifice de toute prétention, le pouvoir de se connaître et l'impuissance à se diriger. « J'irai aux Français dès ce soir si Colette joue, » se dit René. Il acheta un journal et vit qu'elle jouait en effet. « Mais, » reprit-il, « comment me recevra-t-elle?... » Il était si préoccupé des chances de cet accueil, et aussi des chagrins de cet ami tendrement aimé, qu'une fois arrivé à son rendez-vous, il ne put s'empêcher de raconter son inquiétude à Suzanne. Il lui fit même lire la lettre qu'elle lui rendit en lui disant:
—« Le pauvre diable!... » et elle ajouta, comme au hasard: « Vous n'avez vraiment jamais parlé de moi ensemble? »
—« Si, une fois en passant... » répondit René, après une hésitation. Depuis qu'il était l'amant de Suzanne, les scrupules de sa discrétion lui faisaient considérer comme une indélicatesse la simple phrase qu'il avait prononcée, lors de sa visite à Claude, malheureuse phrase qui lui avait attiré la sarcastique exclamation de son ami. Suzanne se trompa sur le sens de cette hésitation et elle insista:
—« Je suis sûre qu'il t'a dit du mal de moi? »
—« Pour cela non, » répliqua René avec assurance. Il était trop habitué aux jeux de physionomie de Suzanne pour ne pas avoir remarqué le fond d'anxiété que ses prunelles claires avaient montré en lui posant cette seconde question, et, à son tour, il demanda:—« Comme tu te défies de lui! Pourquoi? »