—« Bonjour, vous... » dit-elle. « Sans reproche, j'aurais pu vous croire mort... Je vois à votre mine que vous avez été seulement trop heureux... Je vous joue demain, vous savez... Asseyez-vous, si vous trouvez de la place... » Et, avant que René eût pu répondre un mot, elle s'était retournée vers Salvaney: « Après tout, je veux bien... Venez me prendre à midi. Aline sera là, et nous irons déjeuner tous trois avant cette visite... »
Elle jeta un second regard du côté de René, après avoir parlé. Les coins de sa bouche se rabaissaient; son charmant visage prit soudain la plus implacable expression de cruauté. C'était un défi lancé à Claude, à travers son ami le plus intime, que cette phrase. Cet ami la répéterait certainement à l'amant jaloux. C'était comme si elle eût crié, par delà l'espace, à cet homme qu'elle n'oubliait pas, malgré sa fuite et ses affronts: « Tu n'es pas là, et je m'amuse précisément de la manière qui peut le plus te faire souffrir. » Elle échangea quelques mots encore avec les autres visiteurs, recommandant à celui-ci un pauvre diable à qui elle s'intéressait, insistant auprès d'un autre pour un article de réclame à publier dans un journal, revenant à Salvaney pour l'interroger sur les chances de la prochaine course, jusqu'à ce qu'enfin, ses mains essuyées, elle se releva et elle dit:
« Et maintenant, mes petits amis, vous êtes bien gentils, mais... » et elle leur montra la porte, « je vais m'habiller et il faut me laisser... Non, pas vous, » continua-t-elle en s'adressant à René, sans prendre la peine de se cacher des autres, « j'ai deux mots à vous dire... » Et, dès qu'ils furent seuls, elle reprit, assise devant sa glace, de nouveau, et travaillant ses yeux avec un crayon: « Vous avez lu l'infamie de Claude? »
—« Non, » fit René, « mais j'ai reçu une lettre de lui: il est le plus malheureux des hommes... »
—« Ah! Vous ne l'avez pas lue! » interrompit Colette. « Hé bien! lisez-la: vous verrez quelle canaille vous avez pour ami!... Ah! ça, » s'écria-t-elle en se retournant vers René, croisant ses bras, et toutes les flammes de la colère s'échappaient de ses yeux agrandis par le noir, qui brûlaient dans son visage tout blanc, « vous trouvez cela propre d'insulter une femme, vous? Et qu'est-ce que je lui ai fait, à ce monsieur? Parce que je n'ai pas voulu obéir, comme un chien, à ses caprices, rompre avec tous mes amis, mener une vie d'esclave!... Est-ce que j'étais sa femme, par hasard? Est-ce qu'il m'entretenait? Est-ce que je lui demandais compte de ses actions, moi?... Et quand j'aurais eu des torts envers lui, c'était une raison pour aller raconter au public toutes les saletés qu'il a imaginées sur mon compte!... C'est une canaille, une canaille, une canaille... Vous pouvez le lui écrire de ma part, et que le jour où je le rencontrerai, je lui cracherai à la figure... Ah! Ce monsieur m'a traitée de drôlesse et de fille!... Il la connaîtra, la drôlesse!... Elle se vengera, la fille!... Non, Mélanie, » dit-elle à l'habilleuse qui entrait, « dans un quart d'heure... je vous appellerai. »
—« Mais s'il ne vous aimait pas, » répliqua René, profitant de ce répit, « il ne se déchaînerait pas ainsi contre vous. C'est la douleur qui l'affole... »
—« Laissez-moi donc tranquille avec ces bêtises-là, » reprit Colette en haussant les épaules et de nouveau occupée devant la glace avec son crayon, « vous croyez encore au cœur de cet être-là! Mais il n'est même pas votre ami à vous, mon cher... Si vous l'aviez entendu se moquer de vos amours, vous sauriez à quoi vous en tenir sur son compte... »
—« De mes amours?... » interrogea René stupéfié.
—« Allons, » dit l'actrice en riant d'un mauvais rire, « ne jouez donc pas au plus fin avec moi, et quand vous voudrez bien placer vos confidences, choisissez quelqu'un de plus sûr que M. Larcher, votre ami. »
—« Je ne vous comprends pas, » répondit le jeune homme dont le cœur battait, « je ne lui ai jamais fait de confidences... »