—« Mon pauvre René... » répéta la voix de Suzanne. Elle le voyait dans cet état d'extrême tristesse, où, d'être plaint, amollit le cœur, l'ouvre tout entier.
—« Oui, bien pauvre, » reprit le jeune homme qui venait d'être remué par cette marque de pitié reçue au moment où il en éprouvait le plus intime besoin, et, la regardant jusqu'au fond des yeux: « Écoute, Suzanne, j'aime mieux tout te dire. J'ai bien réfléchi. Cette vie que nous menons ensemble ne peut pas durer. J'en suis trop malheureux... Elle ne suffit pas à mon amour... Te voir ainsi, furtivement, une heure aujourd'hui, une heure après-demain et ne rien savoir de ce que tu fais, ne rien partager de ton existence, c'est trop cruel... Tais-toi, laisse-moi parler... Il y avait une grosse objection à ce que je fusse reçu chez toi, ton mari... Hé bien! je l'ai vu. J'ai supporté de le voir. Nous nous sommes donné la main. Puisque c'est fait, permets-moi du moins d'avoir les bénéfices de cet effort... Je le sais, ce n'est pas fier, ce que je te dis là, mais je ne suis plus fier... Je t'aime... Je sens que je vais me mettre à nourrir sur toi des idées mauvaises... Je t'en supplie, permets-moi d'aller chez toi, de vivre dans ton monde, de te voir ailleurs qu'ici, où nous ne nous rencontrons que pour nous posséder... »
—« Pour nous aimer, » interrompit-elle en se séparant de lui, et secouant sa tête, « ne blasphème pas... » et, se laissant tomber sur une chaise: « Ah! mon beau rêve, ce rêve que tu avais compris cependant, auquel tu semblais tenir comme moi, d'un amour à nous, rien qu'à nous, sans aucun de ces compromis qui te faisaient horreur comme ils me font horreur... c'en est donc fini!... »
—« Ainsi tu ne veux pas me permettre d'aller chez toi comme je te le demande? » insista René.
—« Mais c'est la mort de notre bonheur que tu veux de moi, » s'écria Suzanne; « tel que je te connais, si délicat, si sensible, tu ne te supporteras pas dans mon intimité. Tout te blessera... Tu ne le connais pas, ce monde où je suis obligée de vivre, et combien tu es peu fait pour lui. Et puis, tu me tiendras responsable de tes désillusions. Renonce à cette fatale idée, mon amour, renonces-y, je t'en conjure. »
—« Qu'avez-vous donc à cacher dans votre vie que vous ne voulez pas que je voie? » interrogea le jeune homme, qui la regarda de nouveau fixement. Il ne se rendait pas compte que Suzanne, en lui parlant, n'avait qu'un but: lui faire dire la raison de cet inattendu désir de bouleverser leurs relations,—et ce devait être la même raison qui l'avait rendu triste l'autre jour, la même qui l'avait conduit chez madame Komof si soudainement. Elle ne se méprit point au sens de l'interrogation de René, et elle lui répondit, avec la voix brisée d'une victime qu'une injustice écrase:
—« Comment, René, c'est toi qui me parles ainsi?... Mais non. Quelqu'un t'a empoisonné le cœur... Ce n'est pas de toi que viennent de semblables idées... Mais viens chez moi, mon ami, viens-y tant que tu voudras... Quelque chose à te cacher de ma vie, moi qui aimerais mieux mourir que de te faire un mensonge!... »
—« Mais alors pourquoi m'as-tu menti l'autre jour? » s'écria René. Vaincu par le désespoir qu'il croyait lire dans ces beaux yeux, désarmé par l'offre qu'elle venait de lui faire, incapable de garder plus longtemps le secret de sa peine, il éprouvait ce besoin de dire ses griefs qui équivaut, dans une querelle avec une femme, à passer sa tête au lazzo.
—« Moi, je t'ai menti!... » répondit Suzanne.
—« Oui, » insista-t-il, « quand tu m'as dit que tu étais allée au théâtre en tête-à-tête avec ton mari. »