Tranquillement, presque automatiquement, il ouvrit un tiroir de son bureau, et il y prit, enveloppé dans sa gaine de peau de daim, un revolver de poche que sa sœur lui avait donné, pour les soirs où il rentrait du théâtre. Il fit jouer la batterie à vide. Il chercha le paquet des cartouches, et il en soupesa une.—Pauvre machine humaine, qu'il faut peu de chose pour tout endormir!—Il chargea le pistolet, défit sa chemise, trouva de sa main gauche la place où battait son cœur et il appuya le canon sur sa poitrine.
—« Non, » dit-il tout haut encore, « pas avant d'avoir essayé. »
Cette parole correspondait à une pensée qui l'avait assiégé à plusieurs reprises, qu'il avait toujours repoussée comme folle, et qui, maintenant, avec la netteté propre aux idées dans les minutes de délibération suprême, prenait forme et corps devant lui. Il remit le pistolet dans le tiroir, s'assit dans son fauteuil,—le fauteuil de Suzanne,—et il se laissa rouler dans cet abîme de la rêverie tragique où les images se dessinent avec un relief extraordinaire, où les raisonnements se font rapides comme dans la fièvre, où s'élaborent les résolutions désespérées. « Mon aimé... » se répétait-il, en se ressouvenant de ce que Suzanne lui avait écrit dans le billet. Oui, malgré ses mensonges, malgré la comédie qu'elle lui avait jouée, et dont il repassait en esprit les innombrables scènes, malgré cette abjection de son intrigue avec Desforges, elle l'avait vraiment, elle l'avait passionnément aimé. Sans la sincérité de cet amour, leur histoire commune était-elle intelligible une minute? Quel autre mobile avait pu la jeter à lui? Ce n'était pas l'intérêt? René était si pauvre, si humble, si au-dessous d'elle. Ni la gloriole de séduire un auteur à la mode? Elle-même avait exigé que leur liaison demeurât secrète. Ni la coquetterie? Elle ne l'avait pris à aucune rivale, elle ne s'était pas disputée, jour par jour, semaine par semaine. Oui, si monstrueux que fût cet amour, mélangé à cette corruption, à cette fourberie, elle l'avait aimé, elle l'aimait encore. Cette âme, dont la lèpre morale l'avait consterné d'horreur, demeurait pourtant capable d'une sincérité. Quelque chose s'agitait en elle, qui valait mieux que sa vie, mieux que ses actions. René consentait enfin à écouter la voix qui plaidait pour sa maîtresse, et il regardait bien en face cette vénalité dont la découverte l'avait terrassé. Son entrée à l'hôtel Komof, et ses premières impressions puériles d'aristocratie, la possession de Suzanne et la grâce des moindres détails de sa parure, en lui révélant le décor du grand luxe et sa minutie raffinée, l'avaient initié à bien des mystères. Le mirage de haute vie évoqué par ses premiers rêves naïfs de poète et de bourgeois, s'était dissipé à ses yeux pour lui laisser une vision presque juste des effrayantes prodigalités que comporte une opulente existence à Paris. À l'heure présente, et tandis que son amour, qui voulait vivre, s'appliquait à justifier Suzanne, à la comprendre du moins, à découvrir en elle de quoi ne pas la mépriser entièrement, il entrevoyait, grâce à cette connaissance plus vraie du monde, le drame intime qui s'était joué dans sa maîtresse... Claude le lui avait dit en propres termes: « Il y a sept ans, les Moraines étaient ruinés... » Ruinés! Ces trois syllabes se traduisaient maintenant pour le jeune homme par l'exacte image de ce qu'elles comportent de renoncements et d'abaissements. Suzanne avait grandi dans le luxe et pour le luxe. C'était son atmosphère, c'était sa vie. Son mari, ce Marneffe en habit noir,—le poète continuait à juger ainsi le pauvre Paul,—avait dû, le premier, la pousser dans la voie funeste. Desforges s'était présenté. Elle avait cédé. Elle n'aimait pas... Et quand elle avait aimé, pouvait-elle briser sa chaîne?... Oui, elle le pouvait, en lui proposant, à lui, René, de tout quitter, tous les deux, pour vivre ensemble, à jamais!...
—« Tout quitter?... Tous les deux?... Pour vivre ensemble?... » Il se surprit à prononcer ces mots, comme dans un songe. Mais était-ce trop tard? Cette offre de tout sacrifier à leur amour, de tout abolir du passé, sinon cet amour, d'y enfermer, d'y emprisonner leur être entier, tout le présent et tout l'avenir, s'il allait la faire, à Suzanne, lui, maintenant? S'il allait lui dire: « Tu me jures que tu m'aimes, que cet amour est la seule vérité de ton cœur, la seule. Prouve-le-moi. Tu n'as pas d'enfants, tu es libre. Prends ma vie et donne-moi la tienne. Pars avec moi et je te pardonne, et je crois en ton cœur?... »—« Je deviens fou, » fit-il en rejetant toute son âme en arrière, lorsque ce projet se présenta devant lui, si précis qu'il voyait Suzanne, là, qui l'écoutait... Fou? mais pourquoi?... Les phrases lues dans sa jeunesse sur le rachat des prostituées par l'amour, idée si profondément humaine qu'elle a tenté les plus grands artistes, lui remuèrent dans la pensée. La plus divine figure de courtisane amoureuse qui ait jamais été peinte, l'Esther de Balzac, avait tant séduit ses rêves d'autrefois, et chez les natures comme la sienne, en qui les impressions littéraires précèdent les autres, celles de la vie, des rêves pareils ne s'en vont pas tout à fait du cœur... Il aimait Suzanne, et Suzanne l'aimait. Pourquoi n'essaierait-il pas, au nom de ce sentiment sublime, de l'arracher, elle, à l'infamie où elle gisait, de s'arracher, lui, à ce gouffre noir de la mort vers lequel il se sentait attiré? Pourquoi ne lui apporterait-il pas cette occasion unique de réparer les hideuses misères de sa destinée?... Mais elle, que répondrait-elle?... « Je saurai enfin si elle m'aime, » reprenait René.—« Oui, si elle m'aime, avec quelle ardeur elle saisira ce moyen d'échapper au bagne de luxe où elle est enchaînée! Et si elle dit non?... » Un frémissement d'épouvante le secoua tout entier à cette pensée... « Il sera temps d'agir alors, » conclut-il. La tempête déchaînée par la subite invasion de ce projet dura près de trois heures. Le jeune homme s'y abandonnait sans comprendre que son parti était pris d'avance, et que ces allées et venues de ses idées ne faisaient que déguiser à ses propres yeux le sentiment qui dominait en lui par-dessus tout: l'appétit, le besoin furieux de ravoir sa maîtresse. Quand ce plan d'une fuite en commun eût été plus insensé, plus impraticable, plus contraire à toute espérance de succès, il s'y serait livré comme au plus raisonnable, au plus facile, au plus assuré, parce que c'était en effet le seul qui conciliât l'ardeur irrésistible de son amour et les exigences de dignité sur lesquelles son honneur encore vierge ne transigerait du moins jamais.
—« À l'action... » se dit-il enfin. Il s'assit à sa table, pour écrire à Suzanne un billet, dans lequel il lui demandait d'être chez elle le lendemain, à deux heures de l'après-midi. Il courut lui-même jeter cette lettre à la boîte, et il éprouva, en rentrant, cette détente qui suit les résolutions définitives. Lui qui s'était, durant la semaine et après son premier, son sauvage accès de violence, senti incapable de la plus faible énergie, jusqu'à n'avoir pu rouvrir le manuscrit de son Savonarole, il se mit sur-le-champ à tout préparer, comme si la réponse de Suzanne ne pouvait pas être douteuse. Il compta la somme d'argent enfermée dans son tiroir: un peu plus de cinq mille francs. C'était de quoi suffire aux premiers embarras. Et ensuite?... Il calcula de quel capital il avait le droit de disposer dans la fortune de la famille, restée indivise entre sa sœur et lui. La grande affaire était de passer les deux premières années, durant lesquelles il terminerait son drame et le ferait jouer. Il publierait, aussitôt après, son roman, que le succès de sa pièce pousserait, comme une vague pousse une vague, puis son recueil de vers. Un horizon de travaux et de triomphes se développait devant lui. De quel effort ne serait-il pas capable, soutenu par cet élixir divin: le bonheur, et par la volonté de rendre à Suzanne ce luxe qu'elle lui aurait sacrifié? Sa sœur le surprit, quand elle rentra, qui rangeait des papiers, classait des livres, mettait à part des gravures.
—« Que fais-tu là?... » demanda-t-elle.
—« Tu vois, » répondit-il, « je me dispose à partir. »
—« À partir?... »
—« Oui, » reprit-il, « je compte aller en Italie. »
—« Et quand cela? » fit Émilie stupéfaite.