—«M. Legrimaudet? Il s'émancipe. Ce vertueux justicier de l'obscène Diderot tourne à l'égrillard. Il m'a parlé de ses amours à propos d'une capeline en laine bleue que lui a tricotée une voisine charitable. «Le sexe aime les gens célèbres,» m'a-t-il dit d'un air fat, et dans son style… «Ainsi, monsieur, quand j'étais jeune, avec trois sous de café, je ne rencontrais pas de cruelles. M. Paul de Kock m'a peint sans me connaître dans son Gustave.» Puis il m'a tiré de sa poche un article de journal où l'on rapportait ce que coûterait en hommes la prochaine guerre. «Je m'en réjouis,» a-t-il conclu d'un air scélérat, «ça me fera plus de femmes.» Et de nouveau, la petite pièce pour la petite chapelle, et de nouveau un affront… Je te le répète, il est absolu.»


J'en étais là de mes renseignements sur l'individu, quand je me trouvai, six ans après le jour où j'avais fait connaissance avec lui, assis avec André Mareuil à une table de souper, le 31 décembre 1880. Me rappelai-je la date à cause de l'anecdote, ou l'anecdote à cause de la date? Je ne sais pas. J'étais moi-même entré dans la presse, et j'écrivais des feuilletons de théâtre dans un journal aujourd'hui disparu. André Mareuil, qui, de rédacteur parlementaire, était devenu chroniqueur, puis critique, tenait le même emploi dans une feuille à la mode. Nous nous étions «accrochés» de nouveau, comme on dit, et nous fraternisions de notre mieux dans l'entr'acte des vaudevilles à couplets grivois et des drames à scènes retentissantes. Nous avions donc fait la partie de souper cette nuit-là, d'après l'ironique coutume qui transforme en une occasion d'orgie ces diverses fêtes de la fin d'année. Mais notre orgie à nous devait être surtout une causerie, les coudes sur la nappe, dans un coin de restaurant, avec une demi-douzaine de natives et un perdreau froid,—une longue et gaie causerie, comme dans l'ancien temps. Nous en étions au milieu de ce frugal repas, passablement égayés par les allées et venues des autres convives qui débarquaient dans ce restaurant de nuit. Nous nous amusions à les observer du coin de l'œil, et lui, le moqueur incorrigible, les caricaturait d'un mot. Tout d'un coup, il se frappe la tête comme un homme qui s'aperçoit d'une distraction impardonnable. Il demande son pardessus au garçon, en tire son portefeuille, et de ce portefeuille extrait une lettre, tout en disant:

—«Et moi qui oubliais de te parler de Lui!»

—«Je parie que je devine,» lui dis-je, «rien qu'au son de ta voix. Il s'agit du sieur Legrimaudet?»

—«C'est toi qui l'as nommé,» reprit-il en bouffonnant. «Hé bien! je te fais toutes mes excuses. Tu avais raison. La perfection n'est pas de ce monde. Le drôle m'a dit merci, ce matin! Entends-tu? Merci,»—il épela le mot: «m, e, r: mer, c, i: ci, merci!—pour la première et la dernière fois! Mais d'abord, lis cette lettre,»—et il me tendit un morceau de papier,—de ce papier dit écolier, en style de collège, sur lequel se développait, écrite en caractères énormes, presque enfantins, l'épître suivante:

«Paris, 23 décembre.

«Jeune, beau et fortuné chroniqueur,

«J'ai su par un avocat que vous étiez revenu de province. Je vous croyais encore parti, quand le jeune avocat Barré-Desminières, un de mes Mécènes, m'a dit vous avoir été présenté cette semaine. Vous lui avez plu. Vous a-t-il plu? Vous avez le même goût pour la toilette.

«Salut à vos succès incroyables! J'irai vous voir demain, veille de Noël. Serez-vous aussi invisible que vos confrères en journalisme? Jeune et inconnu, j'ai fait ma visite d'admiration à Chateaubriand, Lamartine, Lacordaire, Berryer, Paul de Kock, Montalembert. J'ai été reçu immédiatement et fort bien. J'aurais dû voir les princes de la presse. Ils vivaient inaccessibles et introuvables à cause de Clichy. Il paraît que le créancier continue à épouvanter ces messieurs. Ils n'ont plus peur cependant d'être envoyés en prison sur la plainte de ceux qu'ils ont floués, comme autrefois où une dette de deux cents francs suffisait. Demandez plutôt à votre cher ami M. d'Altaï.

«Le paletot d'octobre que m'a donné le modèle des serviteuses,—j'aime ce vieux mot,—me mareuilise très bien. Il a été aimable, cet avocat. Il m'a remis deux magnifiques paires de chaussures. Je les ai placées sur une forme que m'a faite, à la mesure de mon pied, un cordonnier de la rue. Saint Crépin protège le triomphateur de l'impie Diderot. Si elles avaient des ailes, je les appellerais les chaussures de Mercure. Je les prendrai demain pour aller vous demander mon cadeau de jour de l'an.

«La pièce blanche d'habitude ne me suffira pas. Je compte sur un louis qui sera sans doute ma dernière demande. Il est question pour moi au ministère d'une pension qui me distinguerait de la cohue des inconnus à qui l'on donne cent francs. Ce louis m'est très nécessaire, et tout de suite. Je vous dirai le pourquoi.

«Encore salut. Êtes-vous toujours aussi morose, vous qui avez tous les trésors de la vie? Le talent est gai. Regardez-moi.

«Jean Legrimaudet.»

—«En effet, c'est un document,» dis-je en rendant la lettre à Mareuil; «et quel était le pourquoi du louis?»

—«C'est ici que tu vas triompher,» repartit Mareuil avec un geste de découragement. «Te rappelles-tu m'avoir parlé d'un petit garçon boiteux auquel M. Legrimaudet donnait des gâteaux? Tu prétendais que ce misérable avait dans le cœur un coin de pitié pour cet infirme…»

—«Et tu te moquais de moi,» fis-je en riant.