—«De quand est votre guide?» me demanda sèchement miss Clara.
—«Je ne sais trop,» fis-je un peu interloqué par l'ironie avec laquelle cette bouche aux longues dents m'interrogeait: «J'ai la superstition de garder toujours le même depuis que je suis descendu en Italie pour la première fois. Il y a déjà un peu de temps, c'est vrai…»
—«Voilà qui est bien français…,» reprit miss Clara. Le préraphaélitisme de celle-là, je le compris aussitôt, n'était qu'une forme de sa vanité. Je ne relevai pourtant pas cette épigramme nationale, comme j'eusse pu le faire, du tac au tac, en soulignant simplement la bienveillance par trop britannique de cette remarque. En présence des Anglais de l'espèce agressive, le silence est l'arme véritable et qui les blesse au vif de leur défaut. Ils ont soif et faim de contradiction, par cet instinct de combativité propre à leur sang et qui précipite cette race à toutes les conquêtes comme à tous les prosélytismes. Je subis donc avec la magnanimité d'un sage le regard aigu des yeux bleus de miss Clara, qui défiait en champ clos le peuple entier des Gallo-Romains, d'autant plus que miss Mary continuait:
—«C'est qu'on y a découvert, il y a deux ans, de si belles fresques de votre cher Benozzo, et aussi fraîches, aussi brillantes de coloris que celles de la chapelle Riccardi, à Florence… On savait bien qu'il avait travaillé dans le couvent et qu'il y avait peint, entre autres choses, la légende de saint Thomas. Ce calomniateur de Vasari le raconte. Mais de ce travail que le maître exécuta environ à la même époque que celui de Pise, pas de trace, et voyez le hasard… Le Père Griffi, le vieux bénédictin qui garde le monument depuis que le cloître a été nationalisé, ordonne un jour au domestique de nettoyer une toile d'araignée tendue dans l'angle d'une des cellules qui servent aujourd'hui à loger les hôtes… Un morceau de plâtre se détache sous le premier coup de balai donné trop fort. L'abbé demande une échelle. Il grimpe en haut malgré ses soixante-dix ans passés.—Il faut vous dire que ce couvent c'est son amour, sa passion. Il l'a vu peuplé de deux cents moines, et il a accepté cette mission d'y rester comme gardien, lors du décret, avec la certitude qu'il le reverra de même. Sa seule idée est qu'au jour de la rentrée les Pères trouvent l'antique bâtiment sauvé de toute souillure. C'est pour cela qu'il a consenti à cette pénible charge de prendre en pension les touristes de passage. Il a eu peur qu'il ne s'établît une auberge à la porte, comme au Mont-Cassin, et cette auberge à côté de son couvent, avec des Américaines qui auraient dansé au piano le soir, il n'en a pas supporté l'idée!…»
—«Mais quand il fut au haut de l'échelle?…» dis-je pour couper ce panégyrique de dom Griffi. J'appréhendais qu'il n'aboutît par réaction à quelque attaque d'un protestantisme intolérant, et miss Clara n'y manqua point:
—«Le fait est,» dit-elle en profitant de cette interruption, «que je n'aurais jamais cru, avant de le connaître, qu'on pût être aussi intelligent et aussi actif sous un tel habit.»
—«Quand il fut au haut de l'échelle,» reprit miss Mary, «il gratta avec beaucoup de soin un peu de plâtre encore tout autour. Il put distinguer un front et des yeux, puis une bouche, enfin le visage entier d'un Christ. Tous ces Italiens sont des artistes. Ils ont cela dans leurs veines. L'abbé se rendit compte qu'il y avait une fresque de grande valeur sous ce badigeon de plâtre…»
—«Les moines,» interrompit de nouveau miss Clara, «n'ont rien eu de plus pressé que de passer à la chaux tous les chefs-d'œuvre du XVe siècle ou de remplacer par des ornements de style baroque et des fresques de décadence les décorations des vieux maîtres…»
—«Ils les avaient commandées pourtant,» dis-je, «ces décorations, ce qui prouve que le bon et le mauvais goût ne tiennent aucunement aux convictions que l'on professe…»
—«Naturellement,» reprit la terrible Anglaise, «étant Parisien, vous êtes sceptique…»