—«Patience,» répondit Claude, «il y a de la Christine là-dessous. Je ne sais pas quelle cuisine cette sorcière mijote. Mais ce des Herbiers n'est qu'un commencement…»

—«Le commencement de quoi?» fis-je en haussant les épaules.

—«Mais,» dit Claude, «d'un secrétariat d'ambassade, d'une maîtrise des requêtes au conseil d'État, d'une trésorerie générale, d'une préfecture…» Et comme je l'interrompais par des: «oh! oh!» il continua, en proie à l'irritation nerveuse qui le prenait dans ces derniers temps au moindre prétexte. «Et pourquoi pas? Je te trouve étonnant encore! Avec cela qu'il ne ferait pas honneur à toutes ces places. N'a-t-il pas dans son petit doigt plus de talent que tous les titulaires réunis de ces belles fonctions qui t'en imposent toujours, ma parole d'honneur?…»

—«Va pour le talent,» repris-je, afin de lui couper sa tirade. J'appréhendais le morceau sur la supériorité de l'homme de lettres, que je connais trop. Je le débite aussi de temps à autre devant la scandaleuse sottise de certaines fortunes, et à quoi bon? «Mais la tenue?…»

—«La tenue! La tenue! Et la surveillance de Christine? Tu la comptes pour rien?—André!… Elle a une manière de prononcer ces deux syllabes… C'est d'un froid, d'un froid à geler le mercure du thermomètre qu'il a dans son cabinet de travail maintenant… Elle ne veut pas qu'il se congestionne. Et elle vient vérifier le degré,—et, par la même occasion, avec quel ami André s'attarde. Croirais-tu qu'elle l'a brouillé avec moi en lui racontant que je lui avais fait la cour? Elle s'est défiée. Comme elle a eu tort! Je l'adorais, moi, leur idylle… Lorsqu'on apportait Bébé, comme elle dit, et qu'elle lui faisait faire risette à Papa, me vois-tu, moi, entre eux, quand je me souvenais des soupers avec elle, Gladys et Casal, d'une part, et de nos dévotions, avec André, à l'autel de la Vénus commode? Non. C'était à payer ma place. Mais voilà, je vais tout droit lui citer un mot de ce Casal justement l'autre jour, qui m'a tant fait rire. J'avais déjeuné chez lui, avec lord Herbert Bohun, et nous étions au fumoir, où Casal me montrait des photographies de leur dernier voyage dans les Montagnes Rocheuses. Il se trompe d'album et en ouvre un où je reconnais plusieurs de ses anciennes maîtresses… «Ça,» dit-il en tournant rapidement les feuillets, «c'est une collection de portraits de femmes dont la plupart se détestent.»

—«Le fait est qu'aller citer ce propos chez Madame Mareuil!»

—«Ma foi,» dit Claude ingénument, «je l'avais oublié. Elle a si peu l'air d'être la même femme que j'en arrive à ne plus la reconnaître. Toujours est-il qu'elle riposta et me parla avec aigreur de mon dernier recueil de nouvelles. «Vous ne pourrez donc jamais écrire une page où il y ait du sentiment,» disait-elle, «quelque chose qui fasse du bien, qui rafraîchisse.»—«Je ne tiens pas l'article pruneaux,» lui répondis-je.»

—«Et Mareuil, là dedans?»

—«Des Herbiers? Un peu penaud, comme tu penses, de ces mots amers, et depuis, il détourne la tête quand il m'aperçoit. A peine un bonjour, bonsoir, quand nous nous heurtons nez à nez, comme il nous est arrivé l'autre jour chez notre tailleur. Enfin, pour nous deux, c'est la brouille… C'est égal, quand Mme des Herbiers sera conseillère d'ambassade, ou maîtresse des requêtes, ou trésorière générale, ce sera considérable, très considérable!…»

J'étais trop habitué aux exagérations de Claude pour attacher la moindre importance à son pronostic, qui se trouva cependant vérifié, à ma grande stupeur, je l'avoue. D'abord, je jugeais absolument impossible cette transformation du plus fantaisiste de nos amis en un fonctionnaire respectable. Et puis, il y avait le passé de Christine Anroux. J'avais tort deux fois, et Claude avait raison pour André, et surtout pour Christine. Ce qui fait la force des femmes, c'est qu'elles osent tout entreprendre, persuadées qu'elles sont, avec justesse, de la puissance invincible des petits moyens et de l'universel oubli. Ce n'était rien, ce des Herbiers. C'était l'abolition de tout le bagage littéraire de Mareuil, passablement compromettant, et puis c'était aussi une petite barrière de plus contre l'enquête rétrospective. Ah! elle le conseilla supérieurement. Suivez les étapes: il fallait éviter le ridicule de cet ennoblissement, ou réennoblissement tardif. Comme on devait s'y attendre, un chroniqueur du boulevard qui n'aimait pas Mareuil se moqua de cette prétention nouvelle, et, par une sanglante et grossière allusion au passé de la pauvre Christine, il déclara qu'André aurait dû signer «des Herbages.» Mareuil envoie ses témoins au personnage, et il a la bonne chance de lui camper une balle dans le côté gauche, qui faillit débarrasser la presse d'un des plus infâmes sycophantes de la corporation. Il profite du mouvement de sympathie soulevée par cette exécution d'un confrère aussi redouté que haï, pour publier son acte de naissance à lui-même et démontrer, pièces en mains, son droit à la particule, et il abdique du coup le Mareuil, car l'article où il «demandait la parole pour un fait personnel,» suivant la formule, se terminait par le Des Herbiers tout court, et ce fut ainsi les jours qui suivirent. Sur quoi sa collaboration aux journaux doctrinaires de gauche se fonce encore. Il se présente comme candidat ministériel dans un département de l'Ouest, d'où il est originaire. Il échoue, mais le voilà passé politicien, et quand, sept petits mois après cette élection manquée, l'Officiel enregistra la nomination de M. des Herbiers à une des préfectures du centre, il ne se trouva personne pour s'étonner de cette aventure, qui me valut la dernière dépêche que j'aie reçue de Claude et que je copie sous sa forme ironique, en ne supprimant que l'adresse, et en respectant la signature, où se trouve un mauvais jeu de mots sur le titre d'un beau livre dont Claude raffolait. «Ai-je eu raison? Prie lire dernier mouvement administratif et si possible me réconcilier avec préfète pour qui professe admiration définitive. Amitiés.—Frère Ivre.» Qu'a dû penser de cette rédaction le receveur du bureau de Saint-Amand-Tallende (Puy-de-Dôme) près Saint-Saturnin, d'où elle est datée?—Et il eut raison après sa mort, ce charmant et absurde ami, car je tiens de source autorisée que M. des Herbiers est un des préfets le mieux notés et que Mme des Herbiers a réconcilié la préfecture et l'évêché. Elle a trouvé sa voie et lui la sienne! Ce qui prouve, entre parenthèses, que les unions les plus déraisonnables sont quelquefois les plus sages. S'il n'avait épousé la jolie petite Anroux dans une heure de folie paradoxale, que ferait André, je vous prie? Des dettes et des chroniques, les unes payant les autres, et de la mauvaise hygiène, au lieu qu'il est rajeuni, un peu engraissé, pas trop, décoré, assez sceptique à la fois et assez disert pour présider avec bonne grâce au «grand ralliement des conservateurs à la forme républicaine, etc…,» qui constitue le programme de son ministre. Il n'y a qu'une chose qui m'intrigue: aux temps de sa vie galante, Christine, qui ne savait pas l'orthographe, se faisait écrire ses lettres d'amour par une personne extraordinaire dont elle était affublée, une ancienne élève de Saint-Denis, devenue secrétaire pour grandes cocottes peu éduquées. L'a-t-elle gardée? Et est-ce la même qui écrit les lettres à l'évêque?