—«Vous comprenez bien,» me disait-il après m'avoir détaillé plusieurs scènes de ses relations avec la pauvre actrice, où il jouait un rôle suffisamment Juanesque pour se complaire à ce souvenir, «vous comprenez bien que je n'ai pas laissé perdre ces émotions-là… J'ai presque fini un petit volume de vers que je vous montrerai… Ah! Ce que j'en ai assez des tombeaux étrusques, des inscriptions grecques et de ce travail de cuistre auquel je n'ai consenti que pour avoir un gagne-pain… Mais, aussitôt docteur, je demande un congé et je débute. J'ai dans la tête une série d'articles… J'en ai envoyé déjà quelques-uns à plusieurs journaux, signés d'un pseudonyme… Ils n'ont pas paru… Je sais, ce sont des envieux qui les lisent…»

—«Il faut excuser les malheureux directeurs de n'avoir pas le temps de tout examiner eux-mêmes,» lui dis-je. «Ils ont des engagements pris, et puis il faut bien admettre les situations acquises, les talents connus…»

—«Parlons-en,» fit-il en riant avec un rire amer, où j'achevai de reconnaître la colère sourde de l'écrivain inédit, déjà empoisonné par l'envie, avant même de s'être mesuré à ses rivaux; et il commença de me prendre un par un les écrivains les plus en renom de l'heure actuelle. Celui-ci n'était qu'un anecdotier sans pensée; celui-là qu'un imagier d'Épinal pour ouvriers; cet autre un Paul de Kock modernisé; ce quatrième un intrigant de salon, habile à sucrer Stendhal et Balzac pour l'estomac affadi des femmes du monde… A tous il accolait de ces basses anecdotes comme il s'en colporte par milliers à Paris, dans ce petit monde enfantinement cruel des débutants littéraires. Je le laissais aller avec une profonde tristesse; non que j'attache une importance extrême à ces sévérités des nouveaux venus pour leurs aînés, dont je suis déjà. Elles ont existé de tout temps et elles ont leur valeur bienfaisante: c'est le sarcasme de Méphistophélès qui contraint Faust à travailler. Mais je devinais sous cette espèce de dureté par laquelle il s'imaginait peut-être me plaire, en critiquant mes confrères,—le pauvre enfant!—une souffrance réelle. J'y retrouvais surtout cette excessive fureur d'orgueil prématuré propre à notre âge,—j'entends dans le monde de ceux qui pensent. Car autrefois la dureté des ambitions était pareille, seulement elle sévissait moins chez les lettrés. Aujourd'hui que l'universel nivellement donne à l'artiste connu une situation plus brillante, au moins en apparence, les lettres apparaissent à beaucoup comme une chance de fortune rapide. Ils les abordent donc, comme d'autres entrent à la Bourse, exactement pour les mêmes motifs. Il y a pourtant une différence. Le «féroce» de la coulisse ou de la remise se sait un homme d'argent. Le «féroce» de lettres prend volontiers sa fièvre de parvenir pour une fièvre d'apostolat. Cela fait, vers quarante ans, si le succès n'est pas venu, des âmes terribles où les passions les plus douloureuses et les plus viles saignent à la fois. On l'a trop vu parmi certains écrivains de la Commune. Tout en écoutant discourir ce jeune homme, je sentais percer en lui le réfractaire enragé pauvre; mais c'était un réfractaire à la date du jour et de l'heure. Il s'était gardé à carreau, par un fond de prudence bourgeoise et aussi par un goût de la haute culture qui eût dû le sauver, qui le sauverait peut-être. N'avait-il pas eu assez d'intelligence et de patience pour acquérir, malgré sa fièvre d'artiste cupide, une science, un métier? Et cela me donnait l'idée qu'une lutte devait s'être livrée, se livrer encore en lui.

—«Vous êtes bien sévère pour vos aînés,» lui dis-je pour l'arrêter dans sa nomenclature de calomnies parisiennes. Je les connais toutes. Elles sont si monotonement misérables et fausses!

—«Vous verrez quand j'écrirai!» fit-il avec une fatuité à la fois naïve et scélérate; «hé! hé! il faut traiter nos devanciers comme on traite les vieillards en Océanie. On les fait monter sur un arbre que l'on secoue. Tant qu'ils ont la force de se tenir, tout va bien. S'ils tombent, on les assomme et on les mange…»

Je ne relevai pas la jeune sauvagerie de ce paradoxe. Philippe Dubois me «faisait poser,» pour employer un mot très expressif d'un argot un peu démodé. Je ripostai en l'interrogeant sur ses travaux d'archéologie, ce qui le mit visiblement d'assez mauvaise humeur; puis je lui donnai nettement le conseil, sitôt rentré en France, de ne pas commencer par le journalisme et d'accepter une place en province, où il fût utile et d'où il débutât par quelque grand livre. Hélas! on m'a donné, à moi aussi, des conseils pareils, quand j'avais son âge, et je ne les ai pas suivis. Ce qui prouve que cette loterie de misère et de gloire qu'on appelle la profession d'homme de lettres tentera toujours de même certaines âmes de jeunes gens. Faut-il l'avouer? Je trouvai une certaine ironie, presque une hypocrisie, dans ce rôle de moraliste que je jouais auprès de lui. Cela me donna quelque remords, et puis, comme le fonds de mécontentement intérieur sur lequel il paraissait vivre m'apitoyait, malgré tout, je finis par lui proposer cette excursion au couvent. Elle devait amener ce drame rapide à l'explication duquel ces trop longs préparatifs étaient pourtant nécessaires. Il ne s'agissait pour Philippe que de reculer son voyage de deux jours; il accepta, et nous partions comme une heure sonnait, suivant la promesse de l'ex-Mille dont je ne puis m'empêcher de citer encore un mot délicieux. Comme nous attendions le cocher, il saisit cette occasion de me communiquer ses idées sur le Parlement français actuel: «Ils ont perdu les traditions des révolutionnaires,» me dit-il, et, après un discours terroriste que je ne transcris pas, il conclut, avec la plus comique mélancolie: «Enfin, je les crois même capitalistes!…»


Grâce à cette phrase, dont Philippe se divertit autant que moi, nous partîmes in high spirits, comme eût dit miss Mary Dobson, moi très disposé, et lui de même, à jouir de la route. Celle qui conduit de Pise à Monte-Chiaro court d'abord parmi le plus gracieux paysage de vignes entrelacées à des mûriers. Des roseaux gigantesques frémissent au vent, des villas entourées de cyprès montrent des lions de marbre sur les colonnes de leur entrée, et toujours au fond se creusent les gorges de cette montagne dont parle Dante, et qui empêche les Pisans de voir Lucques:

Cacciando 'l lupo e i lupicini al monte,

Per che i Pisan veder Lucca non ponno[1].