—«Remerciait-il au moins par un peu d'outrage,» repris-je, «comme ce Legrimaudet que j'ai connu et qui n'entrait jamais chez Mareuil sans lui demander quelque chose pour la petite chapelle,—c'était sa formule,—et sans l'insulter ensuite, pour sauvegarder sa dignité? Un jour, il le trouve en train de corriger les épreuves d'un article qui allait paraître. Il mendie. André lui donne. «Monsieur,» fait-il en glissant la pièce blanche dans sa poche, «voulez-vous reconnaître si un écrivain a du talent, vous n'avez qu'à savoir si on reçoit sa copie dans un journal. Si on la reçoit, il est jugé, c'est un médiocre. Adieu…» Voilà un beau pauvre!»

—«Non,» dit Miraut, «ce n'était pas le genre de Ladrat. Il remerciait, il fondait en larmes, il jurait de travailler, puis il sortait pour entrer au café et s'assommer d'absinthe. Il avait honte alors et ne reparaissait plus de quelques jours. Ses emprunts étaient d'ailleurs minimes. Cela ne dépassait guère les cent sous. Aussi ne fus-je pas peu étonné, une après-midi, en rentrant, de trouver une longue lettre de lui où il ne me demandait pas moins de deux cents francs. Il s'était bien écoulé six mois depuis que je ne l'avais vu, et il me racontait que depuis ces six mois il avait lutté contre son vice, qu'il n'avait pas bu, qu'il avait voulu travailler, que ses forces l'avaient trahi, que sa femme était malade,—il vivait toujours avec la cantinière,—enfin une de ces lettres de mendicité navrantes qui vous font mal à recevoir…»

—«Quand on y croit,» insinuai-je, «car, après dix ans de Paris, on a tant reçu de missives pareilles, et, sur le tas, s'il y en avait deux de sincères…»

—«Il vaut mieux risquer d'être dupe toutes les autres fois que de manquer ces deux-là,» repartit le peintre. «D'ailleurs, sur le moment, je ne mis pas en doute la sincérité de Ladrat. Le hasard voulait que j'eusse touché le jour même les quinze cents francs de l'Ophélie. J'ai toujours été très méticuleux dans mes affaires d'argent. Je n'avais pas de dettes, et je gardais une somme à peu près égale dans mon tiroir. Mon atelier était installé, ma garde-robe fournie pour toute l'année. Je me souviens que je dressai en idée le bilan de ma position, tout en brossant mon habit pour me rendre à un de mes premiers dîners dans le monde, un de ces dîners de triomphateur où l'on apporte un appétit d'affamé et un amour-propre d'écolier. On croit également à l'authenticité des vins et à celle des éloges! Je comparai ma situation à celle de mon ancien copain du Quartier, et j'eus un de ces bons mouvements, naturels à la jeunesse comme la souplesse et la gaieté. Je pris dix louis que je mis dans une enveloppe, j'écrivis l'adresse de Ladrat, puis j'appelai mon concierge. Si cet homme avait été là, mon vieux camarade aurait eu l'argent dès le soir même. L'homme était en course. «Ce sera pour demain,» me dis-je, et je partis en laissant l'enveloppe toute préparée sur ma table. Ma résolution était si bien prise, que j'éprouvai par avance ce chatouillement de petite vanité que nous procure la conscience d'une action généreuse. Elle n'est pas très jolie, cette vanité, mais elle est humaine, et il y en a tant d'autres qui n'ont pas ce prétexte élevé, témoin celle qui succéda pour moi à celle-là, presque tout de suite! Je me trouvai assis, dans la maison où je dînais, entre deux femmes très élégantes qui rivalisèrent à mon égard de flatterie et de coquetterie. Bref, je sortis de là vers les onze heures, en proie à une de ces crises de fatuité où l'on se sent le maître du monde, et je débarquai dans notre cercle, qui occupait alors l'hôtel de la place Vendôme, conduit par un des convives qui s'était offert à m'en faire les honneurs. N'y connaissant guère personne, je n'y avais pas mis les pieds depuis six semaines que j'avais été reçu. Deux peintres m'avaient servi de parrains, et la perspective de l'Exposition annuelle m'avait seule décidé à cette candidature, malgré la cotisation qui me semblait alors très forte. Nous arrivons dans la grande salle. J'étais si naïf que je demandai à mon guide le nom du jeu qui ramassait tant de personnes autour de la table. Il se mit à rire et me démontra en deux mots les règles du baccarat: «Ça ne vous tente pas?» me dit-il.—«Pourquoi non?» répondis-je, un peu vexé de mon ignorance, «mais je n'ai pas d'argent sur moi.» Il m'expliqua, en riant toujours, comment il me suffisait de signer un bon pour avoir sur parole jusqu'à trois mille francs, quitte à les rendre dans les vingt-quatre heures. J'ai compris depuis que ce garçon m'avait tenté pour jouer lui-même sur la chance d'un débutant. Mais je me serais tenté tout seul. J'étais dans une de ces minutes où l'on crierait, comme l'autre, au batelier dans la tempête: «Tu portes César et sa fortune…» Oh! un très petit César et une très petite fortune, car je pris place à la table en disant à mon compagnon: «Je vais signer un bon de cinq louis, et, si je perds, je m'en vais…»

—«Et vous avez perdu, et vous êtes resté. Il y a de l'écho dans mon portefeuille,» interrompis-je; «je me souviens d'avoir tant de fois formé ces sages résolutions et de ne pas les avoir tenues!…»

—«Ce ne fut pas aussi simple que cela,» reprit Miraut. «Mon tentateur, qui s'était assis près de moi, me dit d'attendre ma main. Je lui obéis. La main m'arrive. J'abats neuf. J'avais risqué mes cinq louis. «Faites paroli,» me souffle mon conseiller. J'abats huit. Je parolise encore, sept, et je gagne. Enfin, de neuf en huit et de huit en sept, et parolisant toujours, je passe six fois de suite. Au septième coup et toujours soufflé par mon compagnon, je fais un louis seulement. Je perds. Mais j'avais environ trois mille francs devant moi. Mon guide, qui en avait gagné presque autant, se lève et me dit: «Si vous êtes raisonnable, faites comme moi.» Mais, à présent, je ne l'écoutais pas. Je venais d'éprouver une sensation trop forte pour m'en détacher ainsi. Je ne suis pas de l'école de ceux que vous appelez les analystes, et que j'appelle, moi, passez-moi le mot, des coupeurs de cheveux en quatre et des égoïstes. Je ne passe pas ma vie à me regarder penser et sentir. Pardonnez-moi donc si je ne vous exprime qu'en gros et par des images ce qui se passait en moi. Durant les courts instants où j'avais gagné, il s'était fait dans tout mon être comme une subite invasion d'un enivrant orgueil. Un sentiment exalté de ma personne me remuait, me soulevait. J'ai ressenti une émotion analogue en nageant par une grosse mer. Cette vaste houle mouvante qui vous menace, qui vous balance et que l'on domine de sa force, oui, c'est bien le symbole exact de ce que fut le jeu pour moi dans cette première période, celle du gain; car je gagnai de nouveau dans les mêmes proportions que tout à l'heure, et puis de nouveau encore. Je ne risquais de grosses sommes que sur ma main, et, sur celle des autres, des enjeux insignifiants; mais, à chaque fois que je touchais les cartes, ma veine était si insolente que c'était autour de moi un silence d'abord, puis, quand j'abattais, comme un frémissement d'admiration. Peut-être, sans cette admiration, aurais-je eu le courage de ne pas continuer. Hélas! j'ai toujours eu un amour-propre de tous les diables, qui m'a fait commettre cent sottises, et, avec mes cheveux gris, il m'en fera sans doute commettre d'autres encore. Je le connais, je m'en rends compte, et puis, va te promener, quand la galerie me regarde, je ne peux pas supporter qu'on dise: Il a reculé. C'est sublime d'être ainsi quand la scène se passe sur le pont d'Arcole; mais à une table de baccarat, et devant le hasard d'une carte, c'est imbécile. Pourtant cet orgueil d'enfant fut la cause qu'après m'être étalé dans ma bonne chance, je ne voulus pas plier devant la mauvaise, quand je la sentis approcher. Car je la sentis. Il vint une seconde où je compris que j'allais perdre, et l'espèce de lucidité victorieuse qui m'avait fait prendre les cartes avec une confiance absolue s'éclipsa tout d'un coup. Il était dit que je traverserais dans une même séance toutes les émotions que le jeu procure à ses dévots, car, après avoir connu l'ivresse de la veine, j'ai connu la sèche et cuisante ivresse de la guigne. Oui, c'en est une. Vous savez le mot célèbre: «Au jeu, après le plaisir de gagner, il y a celui de perdre…» Je ne trouve pas d'autre phrase pour vous expliquer cette espèce d'ardeur empoisonnée, ce mélange d'espoir et de désespoir, de lâcheté et d'acharnement. On compte vaincre la mauvaise fortune, et l'on est certain que l'on sera vaincu. On perd la faculté de raisonner, et l'on joue des coups que l'on sait absurdes. Et le gain file, les plaques d'abord, puis les jetons rouges, puis les blancs, et l'on signe des bons nouveaux.—Après avoir eu, dix années durant, la force de regarder aux six sous d'un tramway, comme moi, on joue des cinq cents, des mille francs sans hésiter. Mais je vous résumerai tout d'un mot: j'étais entré au cercle à onze heures, à deux je tournais la clef de ma porte ayant perdu sur parole les trois mille francs de mon crédit, et c'était, comme je vous l'ai dit, à peu près tout ce que je possédais.»

—«Hé bien!» fis-je, «si vous n'êtes pas devenu joueur après cette secousse-là, c'est que vous n'étiez pas doué. C'était à se perdre pour jamais.»

—«Vous avez raison,» reprit Miraut. «Quand je me réveillai le lendemain du sommeil accablé qui suit de pareilles sensations, la scène de la veille ressuscita devant ma pensée, et je n'eus plus que deux idées: celle de prendre ma revanche le soir même, et celle de combiner mes paris d'après l'expérience que j'avais acquise. Je reconstituais mentalement certains coups que j'avais perdus et que j'aurais dû gagner, les uns en tirant, les autres en ne tirant pas à cinq. Tout à coup mes yeux tombent sur l'enveloppe à l'adresse de Ladrat laissée la veille sur la table. Un involontaire calcul s'accomplit en moi, qui me montre dans le don de cet argent un sacrifice insensé. Quand j'aurais payé les trois mille francs de ma dette, il ne me resterait presque rien. Pour me refaire une mise qui me permît de retourner là-bas le soir,—et je sentais que je ne pouvais pas ne pas y retourner,—il me fallait emprunter au marchand de tableaux, brocanter quelques études. Je ramasserais bien cinquante louis ainsi, et sur ces cinquante louis j'allais en distraire dix pour ce paresseux, pour cet ivrogne, pour ce menteur!—Car j'essayai de me démontrer à moi-même que sa lettre n'était qu'un tissu de faussetés. Je la pris et je la relus. Son accent me déchira de nouveau le cœur. Mais, non. Je ne voulus pas entendre cette voix, et je me jetai à bas de mon lit pour écrire précipitamment un billet de refus. Je le fis rapide et sec, afin de mettre l'irréparable entre mon vieux camarade et ma pitié. Mon billet parti, j'en eus bien un peu de honte et de remords; mais je m'étourdis de mon mieux à travers les démarches que je dus faire. «D'ailleurs,» me disais-je pour achever d'apaiser ma conscience, «si je gagne, je serai toujours à temps d'envoyer la somme à Ladrat demain,—et je gagnerai.»

—«Et avez-vous gagné?» lui dis-je comme il se taisait.

—«Oui,» répondit-il d'une voix tout à fait altérée, «et plus de cinq cents louis; mais, le lendemain, il était trop tard. Aussitôt après avoir reçu mon billet de refus, Ladrat, qui ne m'avait pas menti, fut saisi de la folie du désespoir. Sa compagne et lui prirent la fatale résolution de s'asphyxier. On les trouva morts dans leur lit,—et c'est moi, vous entendez bien, moi, qui fis forcer la porte. J'arrivais avec les deux cents francs… Oui, c'était trop tard!… Voilà comment vous vous rappelez avoir lu ce nom de Ladrat dans les journaux. Comprenez-vous maintenant pourquoi la vue seule d'une carte me fait horreur?»