—«A l'invasion,» dit-il. Puis, comme calculant dans sa tête: «Il y a de cela quarante-cinq ans…»

—«Ils sont venus jusqu'à Issoire?» interrogeai-je, sachant qu'il était de cette ville.

—«Jusqu'à Issoire,» répondit-il; et comme nous descendions ensemble maintenant sur la route qui mène vers la gare, il ajouta, me montrant l'autre route, parallèle, et qui porte précisément le nom de route d'Issoire:—«Ils sont arrivés à Clermont d'abord, puis tout droit chez nous. Ah! notre maison a bien failli être brûlée alors… C'est vrai. Nous ne les attendions pas. Nous savions bien que l'empereur avait été battu, mais nous ne pouvions pas croire que ce fût fini. Ce diable d'homme avait si longtemps gagné la partie. Et puis nous l'aimions, mon père l'aimait. Il l'avait vu une fois, qui passait une revue à Paris dans le Carrousel, après la campagne d'Austerlitz. Qu'il nous a parlé souvent de cet œil bleu qu'avait Bonaparte et qui vous forçait de crier: «Vive l'empereur!» rien qu'en vous regardant. Et puis, vois-tu, cet empereur-là, ce n'était pas comme celui-ci. C'était un homme de la Révolution, un jacobin au fond et qui n'avait pas peur des hommes noirs. Suffit… Suffit…»

—«Mais pourquoi les Autrichiens voulaient-ils brûler la maison?» repris-je avec la persistance d'un petit garçon qui pressent une histoire et n'entend pas la laisser échapper.

—«Ces envahisseurs arrivèrent donc chez nous un soir,» continua le vieillard qui semblait m'avoir oublié et suivre seulement les visions qui affluaient dans le champ de sa mémoire.—«Ils n'étaient pas très nombreux: un simple détachement de cavaliers que commandait un grand officier au visage insolent, très jeune, avec des moustaches blondes très longues, qui flottaient presque au vent… Nous avions passé la journée entière dans la plus affreuse anxiété. Nous les savions à Clermont. Viendraient-ils? Ne viendraient-ils pas? Comment les recevrions-nous? Il y avait eu conseil chez mon père, qui était à cette époque le maire de la ville. Ma foi! s'il n'avait pas été malade, il était homme à se mettre à la tête d'une troupe déterminée, et à barricader les rues. Qui sait? si tous les villages en avaient fait autant, les alliés auraient eu le sort de nos grognards en Espagne. Il n'y a qu'une politique pour un peuple envahi, chouannerie ou guérilla, une chasse à l'ennemi tête par tête. Oui, nous aurions pu nous défendre. Nous avions des vivres, et tous les paysans dans notre pays gardent un fusil accroché au clou derrière la cheminée… Mais le pauvre homme était au lit, grelottant les fièvres qu'il avait prises à guetter des oiseaux sur les marais de Courpières. Bref, les conseils de sagesse avaient prévalu… Une sonnerie de trompettes éclate: c'étaient les ennemis. Ah! petit, puisses-tu ne jamais savoir ce que c'est que d'entendre des clairons sonner une marche étrangère de cette façon-là… Il passait une telle superbe dans cette sonnerie, un tel mépris pour nous et tant de haine! Je me souviens. Je l'entendais dans la chambre de mon père, le front contre la fenêtre et regardant l'officier cavalcader à la tête des siens; et quand je me retournai, je vis le vieil homme qui pleurait…»

—«Alors ça devrait vous faire plaisir, monsieur Viple, de voir que ceux-ci sont vaincus maintenant…»

—«Plaisir? plaisir?… Je n'ai pas trop confiance dans cet empereur-ci… Mais suffit, suffit.»—C'était le mot du vieux jacobin quand il ne voulait rien me dire qui, répété par moi, pût déplaire à ma famille; et il reprenait déjà son récit:—«Il n'y avait pas un quart d'heure que les Autrichiens étaient dans la ville que l'on frappait bruyamment à notre porte. Le bel officier à longues moustaches venait s'installer chez le maire en compagnie de deux autres, et ordre m'était donné de déménager ma chambre. Je me vois encore pestant contre eux, et cachant un pistolet que j'avais chargé pour faire la défense, dans une espèce de petite soupente qui me servait de chiffonnier. J'étais furieux de la quitter, cette chambre, qui était la plus jolie de la maison,—elle donnait sur une petite terrasse où j'ai tant joué,—et l'on descendait de cette terrasse dans le jardin par un petit escalier de pierre tout verdoyant d'herbe sauvage. Au-dessous s'étendait la salle de billard, et au-dessus une espèce de mansarde où l'on me relégua pour le temps que les officiers devaient passer dans la maison. Ils commandèrent aussitôt le dîner. Ils étaient fatigués de l'étape, et il fallut que tout le monde mît la main à la pâte pour que le repas fût prêt à temps. Eux trois, et six personnes avec eux, cela faisait neuf et c'était beaucoup. Enfin nous vînmes à bout de composer ce repas, que ma mère voulut succulent.—«Il faut les adoucir,» disait la pauvre femme, qui me força d'aller au vivier prendre des truites pour eux, de ces belles et fraîches truites que j'aimais tant à sentir toutes frémissantes entre mes doigts serrés. Je dus descendre à la cave et leur chercher du champagne, quatre des bouteilles que mon père débouchait autrefois à l'annonce d'une victoire de l'empereur. La provision était presque épuisée! Je ne peux pas te dire ma tristesse de préparer ainsi une fête pour eux avec ces choses qui étaient à nous, dans notre maison que commençait de remplir le tapage de leur violente gaieté, et ce tapage allait grandissant, grandissant, parmi les rires et le choc des verres, à mesure que le repas avançait. Et c'étaient des toasts, dans une langue que je ne comprenais pas. Car j'écoutais tout, assis dans la cuisine où il avait été arrêté que nous mangerions, au coin de la haute cheminée. A quoi buvaient-ils? Sans doute à nos défaites, à la mort de notre pauvre empereur! Je n'avais pas plus de douze ans alors, mais je te jure que l'on ne peut pas souffrir d'indignation et de colère plus que je ne souffrais assis sur ma petite chaise, en face de ma mère. En bonne maîtresse de maison, elle était surtout préoccupée du bris des verres et des assiettes:—«Il ne leur manque rien?» disait-elle anxieusement au domestique.—«Ils veulent ceci, ils veulent cela,» répondait ce brave Michel,—et on leur donnait cela, on leur donnait ceci, jusqu'à une minute où Michel entra, la figure bouleversée, et dit simplement:—«Ils veulent du café!»

—«C'était pourtant bien facile de leur en préparer,» l'interrompis-je.

—«Tu crois,» répliqua M. Viple, «tu ne sais pas, mon pauvre enfant, ce que représentaient de rareté en ce temps-là le café et le sucre. On t'a raconté que l'empereur avait eu l'idée du blocus continental, n'est-ce pas, afin d'empêcher tout commerce de l'Europe avec l'Angleterre?… Oui, c'était une idée, une grande idée, quoiqu'elle n'ait pas abouti. Enfin!… Elle eut ce résultat immédiat pour nous autres, petits bourgeois, de diminuer, de supprimer presque un certain nombre de denrées qui nous venaient de l'étranger. Aussi, quand le domestique rapporta cette réponse à ma mère, la malheureuse femme demeura terrassée:—«Du café!» s'écria-t-elle, «mais nous n'en avons pas un grain à la maison. Va le leur dire.»—Deux minutes après le domestique revint, plus pâle encore:—«Ils sont ivres, madame,» dit-il, «et ils prétendent qu'ils auront du café ou qu'ils casseront tout.»—«Ah! mon Dieu,» fit ma mère en tordant ses mains, «et moi qui ai laissé mon service de Sèvres sur le buffet!»—Cependant le vacarme augmentait dans la salle à manger. Les officiers, auprès de qui le domestique était retourné, frappaient maintenant le plancher de leurs sabres, et criaient à faire frémir les vitres. Trois fois ce bon Michel alla essayer de leur faire entendre raison, trois fois il nous revint, chassé par des bordées d'outrages. Ils hurlaient: «Du café…, du café!…» et ces mots si simples, prononcés à l'allemande, prenaient comme un rauque accent de cruauté. Enfin le tumulte devint si fort qu'il monta jusqu'à la chambre de mon père, et voici qu'à la porte de la cuisine nous le vîmes apparaître, grand et les yeux brillants, qui serrait autour de lui une robe de chambre en drap brun, avec un foulard noué autour de sa tête: «Que se passe-t-il?…» Je remarquai comme ses lèvres tremblaient en posant cette question. Était-ce de fièvre? Était-ce de colère? On le lui explique.—«Je vais leur parler,» répond-il, et il marche vers la salle à manger. Je le suivais. Je verrai toute ma vie cette scène: les officiers autrichiens en uniforme, leurs faces allumées par la boisson, des morceaux d'assiettes cassées, des bouteilles jetées çà et là par terre, la nappe tachée, et une vapeur de tabac autour de ces impudents vainqueurs. Oui, toute ma vie j'entendrai mon père leur dire:—«Messieurs, je n'ai pas ce que vous me demandez, je vous en donne ma parole d'honneur, et je me suis levé de mon lit de malade pour venir vous demander de respecter le foyer où je vous ai reçus comme des hôtes…»—Il n'avait pas fini que l'homme aux longues moustaches, dont les yeux bleus luisaient d'un mauvais regard, se lève, et prenant un verre de champagne qui était devant lui, il s'avance vers nous:—«Hé bien!» dit-il avec un assez pur accent, et qui témoignait d'une éducation supérieure à celle de ses compagnons, «nous vous croirons, monsieur, si vous voulez nous faire le plaisir de porter la santé de notre maître qui vient sauver votre pays… Monsieur, à la santé de notre empereur.» Je regardai mon père avec angoisse, et, moi qui le connaissais, je vis qu'il était dans une crise d'effroyable fureur. Il prit le verre, puis, avec une voix retentissante, levant ce verre du côté d'un portrait de Napoléon, que ces barbares n'avaient pas remarqué, il dit:—«En effet, messieurs, vive l'empereur!…»—L'officier aux longues moustaches avait suivi la direction des yeux de mon père. Il aperçut le portrait, une simple gravure; il en fit voler le cadre en éclats d'un coup de fourreau de sabre, et, remplissant de nouveau le verre que mon père avait pris, il dit brutalement:—«Allons, crie: Vive l'empereur d'Autriche! et plus vite que ça.»—Mon père reprit le verre, le souleva de nouveau, et dit:—«Vive l'empereur!…»—«Ah! chien de Français!» hurla l'officier, et empoignant la chaise qui était auprès de lui, il en asséna un coup dans la poitrine du malade qui tomba en arrière la tête contre l'angle de la porte, tandis que nous poussions tous, ma mère, les domestiques et moi, des cris d'horreur…»

—«Et il était mort?» interrogeai-je.