A MAURICE FERRARI.

INCONNUE

J'avais dîné ce soir-là au cabaret, en compagnie d'une dizaine d'artistes et d'écrivains,—vous savez, un de ces dîners mensuels comme Paris en compte un grand nombre. Celui-ci avait été charmant de verve cordiale et d'anecdotes sans fiel. Lorsque des hommes de talent sont ainsi réunis et que leurs amours-propres consentent à désarmer, rien de plus exquis que la causerie, surtout si l'assemblée ne compte pas trop de ces preneurs de notes, bourreaux odieux de toute intimité. Une pièce de Shakespeare, récemment adaptée pour l'Odéon et qui roule sur une ressemblance absolue entre deux personnes, nous avait conduits à parler de ce phénomène, surprenant quelquefois jusqu'au fantastique: l'identité des physionomies entre deux êtres qui ne se sont jamais vus, qui n'ont aucun lien de race et qui pourtant sont évidemment le même être, allant et venant sous des formes pareilles, avec un caractère pareil et quelquefois une destinée pareille. Le dîner s'étant prolongé assez tard, je me trouvais, vers minuit, revenir du côté du faubourg Saint-Germain ou j'habite, avec un de mes confrères, aujourd'hui, hélas! enfermé dans une maison de fous, et qui, dès lors, inquiétait ma sympathie par la bizarrerie de ses allures. A quoi bon imprimer ici son nom et insister sur une infortune dont les journaux n'ont que trop parlé? J'avais remarqué, pendant le dîner, que notre conversation l'intéressait passionnément et l'énervait tout ensemble. Il avait gardé le silence, et son visage, usé par vingt-cinq ans de vie littéraire, tout maigri et tiré, me paraissait plus crispé encore tandis que nous marchions côte à côte. Je l'en taquinais, selon mon habitude, avec amitié. J'avais pour lui cette affection particulière qu'un auteur éprouve pour un critique par lequel il a été une fois parfaitement compris. Fut-ce la visible sympathie de cette taquinerie, ou bien étouffait-il de sensations contenues? Toujours est-il qu'entre la rue de la Paix et celle de Bellechasse, à travers la place Vendôme déserte, puis dans la rue solitaire des Tuileries et enfin le long de cette admirable ruine de la Cour des Comptes qu'éclairait une froide et blanche lune d'hiver, il me raconta, lui aussi, une histoire de ressemblance. Elle me frappa beaucoup sur le moment, peut-être à cause de l'émotion du conteur qui contrastait avec ses habitudes de persiflante ironie. Mon Dieu! comme les jours vont et passent! Je trouve sur mon journal, en tête de cette confidence transcrite le soir même, la date du 25 novembre 1883. Il n'y a pas quatre ans! Sur les dix convives, deux sont morts, et celui qui me parlait dans la nuit, avec un accent voilé, presque tremblant de larmes cachées, ne vaudrait-il pas mieux qu'il eût, lui aussi, sombré tout entier que de se survivre, comme il fait?

«Vous avez vu juste,» me disait-il, «cette causerie m'attristait démesurément. Elle me rappelait une aventure..., puis-je appeler cela une aventure?... enfin une émotion d'un ordre trop intime pour la mettre là, sur cette table, entre les bouteilles de liqueurs, les tasses de café et les boîtes à cigares... Ah! mon ami...,»—et il me serra le bras fortement,—«si vous aimez et que vous soyez aimé, oui, croyez-m'en, moi qui ai quinze ans de plus que vous et des cheveux gris, ne refusez jamais, jamais un rendez-vous à la femme qui vous aime et que vous aimez. Où qu'elle vous demande d'aller, et quand vous devriez quitter pour cela et travaux, et devoirs, et famille, et n'importe quoi, allez-y, courez-y par-dessus toute votre vie actuelle. Entendez-moi bien: on retrouve tout, on refait tout; position, fortune, amitiés, il n'y a rien qui ne se répare avec de l'énergie et un peu de chance, mais un vrai rendez-vous d'amour, où le retrouver quand on l'a manqué?...

«Vous souvenez-vous,» continua-t-il avec plus de calme, «que j'étais à Venise, il y a deux ans?... Mais oui, vous m'y avez écrit pour me demander un renseignement sur le Cima du San Giorgio in Bragora, et, je ne vous ai pas répondu. Vous m'avez cru sans doute en proie à la molle et tiède rêverie qui flotte dans l'air de cette ville où l'on n'entend d'autre bruit que le déchirement de l'eau sous la rame et le claquement sur les pavés des souliers sans talon où tourne le pied des femmes, et un peu de musique au centre de cette merveilleuse place encadrée d'arcades... Je rêvais, en effet, à Venise, mais pas comme vous pensiez. J'avais d'autres fantômes à évoquer sur la frémissante lagune que ceux des femmes de Palma et des seigneurs de Bonifazio. Seulement vous ne pouviez pas le savoir, ni vous ni personne. Il aurait fallu connaître ma vie et le secret de ma première jeunesse. Ce que je venais chercher à Venise en 1881, c'était un souvenir de 1860. Vous étiez au collège alors, en huitième ou en septième, n'est-ce pas? Et moi, j'avais vingt-cinq ans, et je ramais déjà sur la galère où vous ramerez encore, quand je me reposerai pour toujours. J'étais déjà l'homme que vous connaissez, et j'avais mon métier d'écrivain dans une horreur égale à celle qu'il m'inspire aujourd'hui, mais les hasards d'un premier succès remporté au théâtre à l'âge où l'on dépose timidement des manuscrits chez les concierges avaient décidé de ma carrière... Quel singulier et paradoxal personnage que ce hasard! Il y a des gens qu'il comble de ses grâces sur la fin après les avoir torturés toute leur existence durant; moi, ce fut le contraire. En même temps que je voyais mon petit acte joué sur la scène des Français parmi des acclamations, je rencontrais une maîtresse unique, la seule qui m'ait laissé dans le cœur ce je ne sais quoi d'infiniment doux qui devrait du moins survivre aux baisers. Mais non, ce qui survit d'ordinaire, c'est le dégoût et c'est la haine. Toutes mes amours ont été depuis d'affreuses agonies autour d'un sexe. On m'a fait du mal et j'ai fait du mal. Mes maîtresses m'ont trahi et je les ai brutalisées. Mais celle-là, celle de ma vingt-cinquième année!... Voyez, je ne peux même pas prononcer son nom. Je fondrais en larmes devant vous, là, sottement... C'était une femme à peine plus âgée que moi, toute mince, avec une pâleur attendrissante et des yeux bruns dont le regard me fait encore chaud, quand j'y pense, à une place mystérieuse de mon cœur. Elle m'aimait. Comment? Pourquoi? Ah! romancier d'analyse que vous êtes, je vous répondrai comme votre cher Hamlet, demandez pourquoi cette lune brille, pourquoi il y a des astres là-haut, une pensée dans votre cerveau, une vie de l'homme et une vie de choses; mais ne demandez pas pourquoi l'on aime. On aime parce que l'on aime, et c'est à se mettre à genoux devant un cœur qui sait aimer, comme devant la seule révélation de Dieu qu'il y ait au monde...»

Je le regardais parler avec une curiosité qu'il devina plutôt qu'il ne la vit, car, lui, ne me regardait pas; il reprit: «Pardonnez-moi cette sortie sentimentale, j'en reviens au fait. J'avais rencontré ma maîtresse dans des circonstances dont je vous épargne le détail. Il me ferait mal à vous raconter, et cela n'a pas d'intérêt pour mon histoire. Je vous dirai seulement que cette femme était mariée et que les hasards m'avaient épargné cet odieux supplice de connaître le mari, qui conduit un amant aux pires jalousies, ou à d'abaissantes, à de dégradantes intimités. Elle était Parisienne et appartenait à cette bourgeoisie riche dans laquelle les servitudes du ménage n'absorbent pas l'existence des femmes. Je vous donnerai une idée de sa délicatesse de cœur quand je vous aurai révélé qu'elle ne chercha jamais à m'attirer chez elle, et une idée de sa passion par ce simple fait qu'elle trouva, pendant les dix-huit mois que nous nous aimâmes, une heure chaque jour à me donner, tantôt le matin, tantôt l'après-midi, quelquefois le soir. Quelque temps qu'il fît et quelles qu'eussent pu être les difficultés de cette absence quotidienne, je la voyais arriver à la minute dite, avec son visage éclairé de tendresse, avec ses yeux qui me donnaient tout son cœur à chaque regard. Quand je la trouvais pâlie et que ses joues trop minces, ses yeux trop grands, une toux qu'elle avait, quelquefois me faisaient peur, elle me fermait la bouche avec sa main que je sentais fiévreuse, et elle me disait: «Je te vois si peu et je t'aime tant, c'est tout mon mal...» Et nous nous taisions parce que nous savions tous deux qu'elle ne pouvait pas s'en aller avec moi à cause de sa mère, qui n'avait plus qu'elle au monde et qui en serait morte. Dans ces silences-là, je sentais ce que cette créature était pour moi et ce que j'étais pour elle. Je ne peux pas vous expliquer avec des mots l'espèce de trop-plein d'émotion qui nous enveloppait, nous noyait tous les deux. Et elle parlait alors pour que je ne roulasse point dans le gouffre d'une tristesse trop profonde, d'une voix qui venait de si loin, de si loin dans son cœur. Non, il ne faut pas aimer et être aimé ainsi. On ne peut plus supporter la vie!

«Cette existence de félicité divine fut interrompue par un de ces événements si simples que l'on devrait toujours s'y attendre. Avez-vous observé que d'ailleurs la prudence humaine prévoit tout, excepté ces événements simples, les seuls qui arrivent? Ma maîtresse prit froid en sortant d'un bal; elle dut se mettre au lit, et les médecins ordonnèrent pour elle un séjour du côté du soleil. Il fut arrêté qu'elle ferait avec son mari un voyage en Italie. C'était une cruelle séparation de trois mois; nous nous dîmes cependant adieu assez courageusement, quoique la correspondance fût plus difficile que ne l'eût souhaité notre passion, mais nous étions si sûrs l'un de l'autre! J'avais une foi si profonde dans ce tendre cœur, et elle connaissait si bien mon amour! Et puis nous domptions tous les deux notre tristesse par pitié l'un de l'autre. Elle partit, et comme elle était venue chez moi chaque jour, elle trouva le moyen de m'écrire chaque jour aussi, me racontant son voyage de Gênes à Pise, puis à Rome, puis à Naples, en cherchant à faire de ce voyage même quelque chose qui la rapprochât de moi davantage encore. Elle ne savait de l'histoire de l'art que les faibles éléments enseignés autrefois dans son cours de jeune fille, mais, pour me plaire, elle s'appliquait à voir de chaque ville ce que mes sens d'écrivain moderne, éveillés par de continuelles visites au Louvre, en auraient goûté. Toutes ses lettres avaient ainsi le charme d'impressions d'art auxquelles sa pensée m'associait sans cesse, et toutes renfermaient une tendre sollicitude pour mon travail, me suppliant de lui montrer, par l'achèvement du livre sur lequel je peinais alors, qu'elle exerçait sur moi une heureuse influence. Qu'elles m'étaient bienfaisantes et douces, ces lettres!... Elles m'arrivaient le matin. Ma femme de ménage m'apportait mon courrier, et rien qu'au toucher, par-dessus les journaux et parmi les autres missives, je reconnaissais la petite enveloppe carrée dont le délicat parfum m'accompagnait ensuite toute la journée; car, dans les scrupules de ma piété amoureuse, j'emportais sur moi chaque lettre jusqu'à ce qu'une nouvelle vînt remplacer l'ancienne. C'était une joie si intime, si profonde que d'aller ainsi à mes travaux. Je montais des escaliers de directeurs de théâtre, je m'asseyais dans des bureaux de rédaction, j'entrais dans des cafés avec des confrères. Que m'importaient les vilenies du métier, les épigrammes des conversations, les âpretés des concurrences? Ma lettre était avec moi et mon cher secret!...

«Vous qui prétendez connaître le cœur humain, expliquez-moi comment j'ai pu, attaché ainsi à cette femme par les fibres les plus tendres de mon cœur, oui, comment j'ai pu refuser d'accomplir la seule action qu'elle m'ait demandée non pas pour moi, mais pour elle, et dans une lettre datée justement de Venise?... Elle devait rentrer en France dans deux semaines, et son mari l'ayant quittée pour revenir un peu à l'avance, voici qu'elle m'écrivit une lettre aussi passionnée celle-là et folle que les autres étaient caressantes et douces, une lettre, dans laquelle, avec des phrases brûlantes et comme l'amour en trouve dans ses égarements, elle me conjurait de tout quitter, d'accourir, de lui donner quelques jours de félicité complète dans cette ville dont elle adorait, me disait-elle, le silence infini et la morte torpeur. Elle m'expliquait où je descendrais et comment je la verrais, qu'elle allait tout le jour en gondole tandis que sa femme de chambre restait à l'hôtel, que je n'eusse pas à craindre de la compromettre, et qu'elle m'attendait, dans les quarante-huit heures qui suivraient la réception de ces pages... Oui, expliquez-moi comment, assis à ma table, lisant et relisant cette lettre si déraisonnable mais si aimante, je pus trouver dans ma réflexion de quoi résister à l'entraînement du cœur qui me poussait à prendre le train tout de suite, à partir, à me jeter à ses pieds, à lui dire: «Tu m'as demandé, me voici...» J'avais du travail à livrer, c'était vrai, un petit roman en cours de publication dans un journal, mais quoi? Si j'étais tombé soudain malade, il aurait bien fallu que le journal se contentât de l'informe brouillon jeté sur le papier et que je recopiais au fur et à mesure des besoins de la feuille. Ma bourse de jeune homme était peu garnie, mais quoi? Si j'avais perdu de l'argent au jeu, j'aurais trouvé à emprunter plus d'or qu'il ne m'en fallait pour ce voyage. Bien qu'elle prétendît, ce n'était certes pas prudent de la rejoindre ainsi et nous pouvions avoir à nous en repentir, mais quoi? Ne s'exposait-elle pas davantage chaque fois qu'elle venait me rendre visite dans mon petit appartement du quatrième, tout garni de fleurs pour la recevoir? Et cependant ce fut cet abject mélange de prudence, d'économie et de raison qui l'emporta sur le désir de satisfaire son caprice. «Elle va revenir,» me dis-je, «et c'est trop fou,» et je lui répondis dans ce sens, multipliant les assurances de ma fidèle tendresse, lui expliquant moi-même les difficultés de mon départ; l'adjurant de hâter son retour, mais enfin opposant un non à ce passionné désir de m'avoir là-bas qu'elle m'avait montré... Je me souviens... Quand cette réponse fut envoyée, j'en eus des remords. J'appréhendais d'elle une plainte et des reproches. C'était mal connaître cette âme, créée pour le sublime de l'amour comme certains esprits d'hommes sont créés pour le sublime des idées. Elle m'écrivit pour me donner raison, et elle revint... Mais, ce qu'elle m'avait caché, ce que j'appris lorsqu'elle reparut dans ma chambre et que je la tins dans mes bras, c'est que son voyage, au lieu de la guérir, l'avait achevée. Elle me revenait mourante. Ah! je sens encore le frisson de ses mains moites sur mon visage à la dernière visite qu'elle eut encore la force de me faire, et j'entends sa voix me dire: «Mon Dieu! Mon Dieu!... Tu ne pouvais pas savoir, ce n'est pas ta faute... Pourquoi m'as-tu refusé cette dernière joie?...»