L'observation a ses heureux et ses mauvais hasards,—plus souvent d'heureux, car celui qui tient toujours ses yeux ouverts, recueille toutes sortes de détails invisibles à la plupart des passants de la vie, si pareils aux passants de la rue, par leur indifférence et leur incuriosité. En aurai-je, moi, perdu des heures, assis à une table de restaurant, enfoncé dans un coin de wagon, debout sur un trottoir de rue, partout enfin où l'animal humain se laisse voir, en aurai-je perdu des heures, à déchiffrer de mon mieux le caractère et la destinée de créatures dont je ne savais rien, sinon l'afflux de leur sang sur leurs joues, le pli de leurs lèvres dans le sourire et de leurs paupières dans le clignement, le son de leur voix, leur geste, leur costume?... Perdu? Quelquefois oui, quelquefois non, et, à coup sûr, je fus inspiré de mon bon génie lorsque, voici trois mois, je me mis à me promener sur le paquebot qui va de Boulogne à Folkestone, au lieu de contempler la mer. Elle était pourtant d'un bleu divin, cette mer adoucie, de ce bleu sombre et tendre qu'elle a dans ses beaux jours, et qui contraste avec le bleu tendre aussi, mais tout clair, du ciel. J'allais en Angleterre, et déjà ce pont de bateau me procurait un avant-goût des gares de Londres, grâce à la singularité des toilettes, grâce au teint pourpré de quelques-uns d'entre les passagers. Par combien de verres de porto certains sujets de Sa Majesté Britannique ont-ils dû acquérir cette rouge ardeur de tout leur visage? Ce fut justement à côté d'un de ces gentlemen qui ressemblent à la statue vivante et allante de l'apoplexie, que mon regard rencontra,—et du premier coup je le reconnus,—le jeune homme du parc de Nancy, l'ami ancien de la douloureuse étrangère aperçue au théâtre l'autre soir. Il avait à peine changé. Sa moustache s'était un peu épaissie. Il conservait la même élégance de manière et d'attitude, mais les yeux, les beaux yeux noyés de la promeneuse du jardin si vert, n'étaient plus là pour l'envelopper de leur caresse continue. Une femme se tenait pourtant auprès de lui, toute jeune, blonde et jolie, mais de cette joliesse qui résulte de l'âge et sous laquelle transparaît déjà la sécheresse future et la dureté du masque. Ses yeux étaient bleus, mais si les yeux bleus sont les plus tendres, ils sont aussi les plus froids, et les siens étaient glacés. L'ondée lumineuse de l'émotion intime passerait-elle jamais dans ces prunelles?... Pour l'instant, et ces yeux et la jeune femme demeuraient insensibles à l'attention du jeune homme, qui, visiblement, était très épris de sa compagne. Il lui parlait avec un souci de lui plaire qui la faisait se détourner à peine et répondre du bout de ses lèvres minces, destinées à être un jour des lèvres si sèches et si pincées. Était-elle sa maîtresse? Était-elle sa femme? Je penchai pour la dernière hypothèse, à cause de l'air de parfaite convenance qui se dégageait de toute sa personne, habillée évidemment par un couturier à la mode, mais sans ce rien de personnel que l'autre, la promeneuse de Nancy, possédait jusque dans ses moindres gestes. C'est d'elle, en effet, que je me souvenais, et j'épiais sur le visage du jeune homme inconnu un passage triste, un regret, une mélancolie. Je savais, moi, quoique je ne pusse dire ni son nom, ni son histoire, ni même sa patrie, qu'il avait été aimé, qu'il ne l'était plus. Mais lui, ne semblait pas se douter qu'il eût connu des heures plus douces. Après tout, s'il aimait, comme il semblait le faire, cette froide et jolie enfant, n'était-il pas plus heureux près d'elle qu'il ne l'avait été près de l'autre, puisque de cette autre il était aimé plus qu'il ne l'aimait?... Et c'est à cette dernière que je ne peux m'empêcher de songer toujours par ces après-midi voilées de la mort de l'année. Ah! que je voudrais encore une fois me rencontrer sur son passage et recevoir d'elle une confidence qu'elle n'a jamais pu faire, sans doute, et que j'accueillerais avec une émotion si douce, avec une pitié presque religieuse! Mais cette confidence, je ne l'aurai pas, et je continuerai longtemps à me sentir l'ami inconnu d'une douleur que j'aurais comprise, consolée peut-être, l'ami inconnu d'une amie inconnue et qui l'ignorera toujours.

Paris, novembre 1885.

TABLE
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[I.]Gladys Harvey [1]
[II.]Madame Bressuire[61]
[III.]La Comtesse de Candale[143]
[IV.]La Senorita Rosario[167]
[V.]Claire[191]
[VI.]Trois Petites Filles[215]
[I]. Simone[217]
[II]. Lucie[235]
[III]. Aline[261]
[VII.]Inconnue[293]
[VIII.]Autre Inconnue[317]

Achevé d'imprimer
le seize février mil huit cent quatre-vingt-neuf
PAR
ALPHONSE LEMERRE
(Aug. Springer, conducteur)
25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25
A PARIS