—«Je les reconnais bien là, vos femmes du monde...,» dit Christine.
—«Et moi, les hommes du monde,» fit Machault en montrant Saveuse avec un air d'entier mépris qui me réconcilia pour toujours avec le brave escrimeur. L'intonation avait été si insolente qu'il y eut un froid. Saveuse sourit comme s'il n'avait rien entendu, et tout à coup Gladys, qui avait été «dans la lune,» comme le lui dit Figon, se tourna vers moi de nouveau et me demanda:
—«Quel homme est-ce au juste que Jacques Molan?»
—«Bon,» s'écria Christine, «Gladys qui parle littérature!... Larcher, demandez-lui de vous montrer sa jarretière. Elle y fait broder comme devise le titre du dernier roman dont elle s'est toquée... Est-ce vrai, Gladys?...»
—«Parfaitement vrai,» dit cette dernière en riant. «Vous voyez,» ajouta-t-elle en s'adressant à moi, «que si jamais vous voulez peindre le demi-monde, il ne faudra pas me prendre comme modèle... Je suis une trop mauvaise cocotte... Que voulez-vous? Voilà à quoi je pense au lieu de chercher des vieillards à plumer ou de petits jeunes gens...» Et s'adressant à Christine:—«Qu'a-t-on fait à la Bourse aujourd'hui?...»
Christine haussa les épaules en souriant d'un mauvais sourire.
—«Oui, quel homme est-ce que Jacques Molan?» insista Gladys.
—«Demandez-moi plutôt quel homme c'était,» répondis-je. «Depuis deux ans je ne l'ai pas vu cinq fois...»
—«On change si peu,» fit-elle avec un gentil hochement de sa tête. «Regardez Toré.»
Le vieux maniaque entendit son nom et cligna de l'œil. Le fait est qu'en ce moment, la lumière jouait sur sa teinture blonde et que l'espèce d'éclat flave de ses cheveux rendait irrésistiblement comiques les laideurs de son masque vieilli. Tout luisait en lui d'un éclat grotesque: son teint allumé par les libations auxquelles il se livrait sans rien faire que prononcer un monosyllabe de temps à autre, sa lèvre mouillée, le plastron de sa chemise et le revers de satin de son habit. La conversation avait repris son cours. Saveuse racontait une nouvelle histoire en surveillant du regard Machault qui s'entonnait du champagne, et, par moments, riait très haut. Figon baissait et relevait ses paupières, suivant l'occurrence, avec le sérieux qui le rend si comique. Christine écoutait Saveuse et piquait de-ci de-là une interruption. Moi, tout en débitant sur mon ancien camarade de bohème des phrases d'article, j'admirais comme Gladys me posait par instants des questions qui témoignaient d'une lecture assidue des romans de Jacques: Cœur brisé, Anciennes Amours, Blanche comme un lys, Martyre intime. Elle savait par cœur ces œuvres aussi maniérées que leur titre. Cette fois, mon envie n'eut pas de bornes. Évidemment cette fille était devenue amoureuse folle de l'écrivain à travers ses livres, et elle ne m'avait fait inviter par Figon que pour me demander sans doute de lui ménager un rendez-vous avec l'objet de son culte. Je n'en doutai plus lorsque au dessert elle posa sa serviette devant elle et dit: