PHYSIOLOGIE DU PHYSIOLOGISTE
A monsieur le Directeur de la Vie Parisienne.
Meggen, près Lucerne, septembre 1889.
Vous avez publié, mon cher directeur et ami, tout ce que je vous avais envoyé du manuscrit de mon pauvre Claude Larcher, avec une bonne grâce qui n'a pas été sans mérite. C'est qu'il est tombé chez vous et chez moi, simple exécuteur testamentaire, des cinquantaines de lettres atroces depuis le jour où le premier chapitre de cette Physiologie a paru dans les colonnes de la Vie! Nous ne nous doutions guère, n'est-ce pas, que cette année d'un lamentable centenaire marquait une restauration définitive de l'antique pudeur dans le domaine de la littérature? Il faut le croire, pour ce qui nous concerne, tant nos correspondants, et bon nombre de faiseurs d'articles, ont paru choqués jusqu'au scandale du ton de ces analyses. Je viens de la relire, cependant, cette suite de Méditations. J'en trouve quelques-unes amères, d'autres assez brutales. Beaucoup m'ont semblé redire, sous une forme plus ou moins heureuse, des vérités déjà dites par tous les observateurs de tous les temps. Je vois nettement qu'il y manque un grand et fort chapitre initial qui serve d'assise à l'ouvrage. Mais j'en suis à chercher une phrase immorale dans cette œuvre d'un artiste que j'ai connu déséquilibré, compliqué, souvent partagé entre la poésie et la sensualité, pénétré pourtant de Christianisme jusqu'aux moelles, souffrant de ne pas croire davantage et toujours épris d'Idéal. J'ai donc cherché ailleurs la raison pour laquelle les fragments de ce livre, un peu incohérent et contradictoire, je l'avoue, ont déplu si vivement à beaucoup de lecteurs. Cette raison, j'ai cru la trouver dans le caractère même de l'auteur et dans un contraste que j'ai grande envie de marquer ici, ne fût-ce que pour sauver sa mémoire du reproche d'avoir spéculé, en vue d'un scandale fructueux, sur des crudités d'expression et des audaces de peinture. D'ailleurs, la conclusion manquerait à ces études, si un ami ne la donnait, et quel ami, sinon celui que l'auteur a jugé assez fidèle pour lui confier le soin de revoir et de publier son œuvre inachevée?
Quand je vivais avec Claude, dans cette familiarité des jeunes gens de lettres où les natures se montrent ingénument, je m'étonnais souvent que l'intelligence de mon camarade lui servît si peu à se diriger dans la vie. Il lui arrivait, au cours du plus banal entretien, d'énoncer des phrases qui prouvaient une curiosité de l'expérience vicieuse, trop voisine du cynisme. Sa misanthropie précoce abondait en remarques cruellement désenchantées. Puis ce cynique se laissait prendre aux plus grossiers mensonges du premier venu; ce misanthrope était la dupe de n'importe quel aigrefin ou de n'importe quelle doucefine qui se donnait la peine de le flatter. Il y avait en lui de l'enfant et du vieillard, quelque chose de presque desséché par l'abus de la réflexion, et une ingénuité inguérissable d'impression conservée malgré cela. Le singulier malaise que j'éprouve moi-même à relire la Physiologie me paraît procéder de cette double tendance. Nous admettons le cynisme dans la littérature et dans la vie, mais avec les qualités de décision froide, avec ce décompte exact des hommes et des situations, avec cette maturité de jugement qui complète la misanthropie chez un Mérimée ou un Morny. Pareillement, le bel optimisme persistant de George Sand nous fait lui pardonner le poétisme souvent irréel de ses idylles. N'y a-t-il pas, au contraire, quelque chose d'anormal, de presque monstrueux, à rencontrer, comme chez Claude, un lot de maximes qui visent à imiter Chamfort, et, à côté, un lot de sentiments dignes d'un écolier? Ce physiologiste professionnel, qui nous arrive avec ce titre à énormes prétentions: l'Amour moderne, nous raconte sa petite histoire, et nous apprenons, quoi? qu'une actrice galante, longtemps entretenue par le tiers et le quart, l'a aimé quelques jours et trompé des années. Cette fille va souper avec un de ses rivaux. Et voilà notre philosophe en fureur et qui écrit des sonnets comme celui-ci, qu'il m'avait récité autrefois. Je l'ai retrouvé dans ses papiers, recopié sous ce titre: l'Enfer.
J'ai connu le chagrin des pâles Danaïdes,
Celui d'un dur labeur recommencé sans fin,
T'ai-je assez prodigué de tendresses, en vain,
Pour emplir de douceur tes yeux à jamais vides?
Et j'ai connu Tantale et ses ardeurs avides.
Tu donnais bien ta bouche à manger à ma faim,
Décevante pâture!... Et là, dans ton beau sein,
Ton âme était un fruit plein de sables arides.
Et j'ai connu Sisyphe et son stérile effort;
Hélas! en essayant de porter ton cœur mort
Jusqu'au vivant éther de la passion vraie,
Et, pour que tout l'enfer tînt dans ce triste amour,
La jalousie, en moi, saigne comme une plaie
Que ronge un immortel, un affamé vautour.
—«Sais-tu à quoi tu me fais songer?» lui demandai-je le jour où il me débita ce sonnet, suivi de plusieurs autres qu'il voulait réunir sous ce titre: Ma Douleur.