Et Mlle Larcher essuyait ses larmes du coin de son tablier de soie noire, tandis que je déchiffrais des fragments dont voici encore quelques-uns, vers et prose mêlés. C'était d'abord un début de pièce, avec cette indication: «pour Ma Douleur.»
Notre douleur est comme un autel qui s'élève
Vers toi, mystérieux Esprit de l'univers.
Inconnaissable Esprit qui soutiens notre rêve,
Tromperas-tu toujours nos pauvres bras ouverts?
Au-dessous, la tante avait écrit de son écriture un peu tremblée: Cassis, et le jour de la mise en pot. Sur un autre papier où se lisaient les mots: Fraises blanches, se trouvait l'axiome suivant: «On aimerait mieux, si l'on ne savait pas qu'on aime.» Sur un autre et à côté des mots: Gelée de coings: «Rien de dangereux comme les femmes qui nous conduisent à la tendresse par le trouble des sens....» Sur un autre, marqué encore cassis, cette stance:
Je t'ai si tendrement, il follement chérie,
Que la haine parfois le cède à la pitié.
Le mal que tu m'as fait souffrir est oublié,
Et je pleure ton âme à tout jamais flétrie.
Puis sur un autre, qui, heureusement, fermait une espèce de jarre, avec cette inscription: Résiné, j'ai pu déchiffrer un dernier sonnet, qui atteste un certain effort vers la santé, trop rare chez ce malheureux garçon pour n'être pas signalé à son éloge:
La lumière du tiède et bleu matin d'été
Enveloppe les bois ou verdissent les mousses,
L'air est plein de senteurs magnétiques et douces,
Et jamais les oiseaux n'ont plus gaîment chanté.
Depuis le papillon au corselet teinté
D'émeraude et d'azur jusqu'aux génisses rousses
Qui broutent l'herbe humide entre les jeunes pousses,
Tout être semble vivre avec félicité.
Et moi qui vais traînant dans cette forêt verte
Ma blessure d'amour depuis des ans ouverte,
Ne connaîtrai-je plus jamais de renouveau?
N'oublierai-je jamais les trahisons passées
Comme la terre oublie, en ce matin si beau,
Et la neige et l'hiver et les bises glacées?
Permettez-moi, mon cher directeur, de clore cette lettre sur cette note apaisée et plus fraîche. C'est la fenêtre ouverte dans une chambre d'hôpital que ces vers de nature au terme de cette œuvre pleine de tristesse, d'ironie et de doute. Je ne sais si j'aurai dissipé ou aggravé les préventions des lecteurs hostiles à Claude Larcher par le récit de cette visite à son dernier asile. Son livre fournira peut-être à un vrai maître en psychologie, de la race de M. Taine ou de M. Ribot,—ou à un vrai moraliste de la tradition du hardi et pur Lacordaire,—de quoi mettre une bonne annotation au bas d'une page, et moi, j'aurai eu l'occasion de vous remercier au nom de mon ami pour votre gracieux accueil et de me dire votre dévoué,