Je ne voudrais pas les exagérer, ces vices du potache, ni leur donner une importance plus grande que les intéressés eux-mêmes. Tous les pères les connaissent, sinon toutes les mères, et comme ils continuent d'envoyer leurs fils dans les internats de l'Université,—réservons toujours les maisons religieuses, où la confession corrige tout,—ils ont accepté cela, comme la coqueluche, la rougeole et le vaccin. D'ailleurs, j'ai vu comment furent accueillis par la critique ceux de mes confrères qui, dans leurs livres, ont paru s'intéresser avec passion à ce problème évidemment grotesque:—la pudeur des enfants. Soit, le potache perdra toute pudeur. Dès seize ans, il soignera quelque maladie honteuse, de celles qui fournissent l'occasion à un concours de réclames en plusieurs langues, sur certaines murailles, ce qui donne, entre parenthèses, une étonnante idée du cosmopolitisme galant des Parisiennes, et il en sera fier comme d'une belle action. Cela l'initiera de meilleure heure à la vie. Il verra s'établir autour de lui des liaisons entre grands et petits, les unes légères, d'autres sérieuses, avec cadeaux et demi-entretien; d'autres avec accompagnement de vers et de prose. Cela ne le préparera-t-il pas aux liaisons d'un autre ordre qu'il trouvera dans le monde? Il chantera des chansons obscènes. Tant mieux, il est mûr pour la caserne et le service obligatoire, cette initiation que le patriotisme parlementaire impose à toute la jeunesse, les futurs prêtres y compris; et nos législateurs ont oublié de se demander ce que représente de destruction sociale la promiscuité militaire sans foi religieuse ni morale d'aucune sorte. Il s'agit d'abord de n'avoir pas une armée de prétoriens, n'est-ce pas? Le collégien se livrera sur lui-même à de vilaines pratiques. Ce sont de petites malpropretés qui passent, et puis, êtes-vous sûr que ce soit même vrai? La surveillance du collège est excellente, les maîtres d'étude choisis avec soin; le proviseur est officier de la Légion d'honneur. On a fait beaucoup depuis quelques années pour assainir les internats....

Comme c'est beau, l'optimisme; et quelle force! Elle m'a toujours manqué, et je le déplore. Ainsi, quand je vois passer un troupeau de collégiens en tunique, au lieu de me féliciter sur la bonne organisation de notre démocratie qui assure à ces tendres élèves un enseignement vraiment rationnel, j'ai la malheureuse idée de voir leur père en train de s'amuser avec une catin, leur mère en train de rouler en fiacre avec un amant, le pion qui les conduit en train de penser à une drôlesse. Eux-mêmes, je les regarde, ils n'ont pas le teint très frais ni les yeux très nets, malgré l'introduction des sports d'outre-Manche dans les lycées, et au lieu d'attribuer la pâleur de certains visages, la grêle structure de certains corps, à des excès de travail, au surmenage, je me souviens d'une conversation que j'eus autrefois avec le docteur Ch——, mort aujourd'hui. Un affreux scandale venait d'éclater dans la presse, au sujet d'un grave magistrat, marié, père de famille, et qui vers cinquante-cinq ans, s'était déshonoré par une de ces fantaisies contre nature dont parlent les livres médico-légaux. «Voilà ce que c'est que d'avoir été un polisson au collège....» me dit le docteur, ancien camarade d'enfance du personnage, et il insista, m'expliquant que les mauvaises habitudes de l'adolescence reparaissent parfois sous forme de vices abominables chez l'homme qui vieillit. Il affirmait que l'ébranlement nerveux qui en résulte n'est, en tout cas, jamais inoffensif, et tend à produire la cérébration;—il appelait ainsi cette espèce de décomposition du cerveau et des sens qui, poussée très loin, aboutit à des troubles étranges. L'homme ne peut plus ressentir la volupté que dans des conditions imaginatives d'un certain ordre, comme ce vieillard, très «fin de siècle», qui exigeait de ses maîtresses qu'elles fissent les mortes sur un lit, immobiles, livides de céruse et de poudre de riz, la bouche ouverte, les yeux clos, tandis que lui-même, costumé en officier des pompes funèbres, venait constater le décès! Enfin ce docteur pessimiste considérait les internats comme le poison de notre classe moyenne française. Il me conjurait d'écrire contre eux un livre fondé sur cette thèse que presque toutes les névroses ont leur principe dans les désordres érotiques, et presque tous ces désordres leur principe dans une mauvaise hygiène morale à l'époque de la puberté. Ce vieux docteur, par exemple, n'était pas du tout «fin de siècle». Il me citait, avec une naïve admiration, cette phrase des Idées de madame Aubray: «Il faut reconstituer l'Amour en France, ou nous sommes perdus.» Il croyait à la mission de la littérature, à notre devoir, à nous, écrivains, de dire, plaisamment oui sérieusement, ce que nous pensons des maladies de l'époque, brutalement même, s'il faut crier pour être entendu;—un tas de sornettes qui ne mènent ni à l'Académie du pont des Arts, ni à celle des Goncourt, ni à la députation, ni à l'enthousiasme des jeunes, ni au culte des cénacles épris de l'art pour l'art, ni à l'estime des républicains ou des réactionnaires, des hommes du monde ou de la bohème, ni à rien enfin qu'à faire réfléchir les gens de bonne foi. Il y a une amusante chanson du poète et philosophe Raoul Ponchon pour laquelle ce titre conviendrait à merveille:

Quand nous partîmes de Melun
Nous étions un.
En arrivant à Carcassonne,
N'y avait plus personne....


Il y a une grâce d'état pour les futurs amants,—et ils traversent le lupanar scolaire sans trop s'y souiller,—parce qu'ils rêvent de femmes aussitôt que l'instinct sexuel s'éveille en eux. Mettons donc que l'énervement de l'internat n'exerce sur eux qu'un faible ravage, et suivons-les, ces beaux jeunes gens, qui feront plus tard pleurer tant de beaux yeux, dans leur première rencontre avec la Vénus naturelle. Avouons-le tout de suite. Si la statistique des déflorateurs offre quelques difficultés à l'observation consciencieuse, celle des défloratrices est plus simple à dresser, et c'est dans les couvents de plaisir, sous l'œul protecteur de la police, que se fait la cueillette de presque toutes ces jeunes virginités, si l'on peut donner ce nom à des innocences déjà fort entamées;—des marguerites auxquelles il ne reste plus qu'un pétale! Je revois en ce moment la cour des moyens, dans le lycée de province où j'ai grandi, et le coin près de la vieille porte condamnée, où nous nous complaisions par les heures de soleil. Les vendredis matin,—nous sortions le jeudi,—il y avait toujours dans ce coin un de nos camarades que nous regardions comme les Alpes,—celui qui y était allé!... Où? Là-bas dans le faubourg. Nous nous montrions la ruelle quand nous défilons en promenade. Plus tard, je suis venu achever mes études dans un lycée de Paris, et les confidences des Richelieus à venir sur leurs premières armes étaient exactement les mêmes. Ce qui différait, c'étaient les secondes. Tandis que les pauvres provinciaux continuaient de pèleriner vers l'unique endroit de leur ville où ils pussent trouver de la belle femme pas trop cher, les Parisiens, eux, commençaient à courir l'aventure. Durant l'année de ma rhétorique, j'avais trois amis en compagnie desquels je me promenais indéfiniment dans un préau planté d'arbres si maigres. Un d'eux entretenait une passion dans le quartier, une fille de brasserie qui répondait au nom gracieux de Maria la Soulote! Par littérature et byronisme, notre ami l'appelait la Souliote. Elle était maigre et pâle comme lui, et venait parfois le voir au parloir, costumée en homme.—Le second était l'amant d'une veuve équivoque, rencontrée à une des matinées organisées par feu M. Ballande pour l'instruction dramatique des collégiens....—Le troisième, le plus fortuné, suivait une intrigue poussée aussi avant qu'il est possible avec la fille d'une des amies de sa mère. Et son honorable travail consistait à me ménager à moi-même une aventure parallèle avec une des cousines de cette jeune fille. Ce plan échoua, parce que nous découvrîmes que ladite cousine feuilletait déjà son roman sous la forme d'une amie trop intime. Tel était le vertueux objet de nos causeries tandis que, bras dessus bras dessous, et mordant à même un pain doublé d'un peu de chocolat, nous tournions sous les yeux des pions et des inspecteurs chargés de nous surveiller. Je viens de lire dans un grave journal, qu' «aujourd'hui, dans les internats, l'hygiène morale n'est pas aussi imparfaite ni aussi menacée qu'on le dit....» Ils sont souvent gais, les journaux graves.

Pour rétablir l'équilibre, soyons graves cinq minutes dans cette œuvre de gaieté voulue, j'en conviens, où j'essaie de rire, comme dit l'autre, afin de ne pas pleurer. Rien que de penser à tant de misère humaine fait si mal. Mais pourquoi la taire? L'hypocrisie de certaines décences est une lâcheté. Marquons plutôt les conséquences de l'hygiène sentimentale et sensuelle que nous venons de décrire sur le futur papillon d'amour qui n'en est encore qu'à la chenille. Il les oubliera, croyez-vous, ces premières expériences? Lui, peut-être, mais non pas ses sens. Il y a une mémoire du sexe bien connue de tous les libertins, et si indélébile que le souvenir de nos débauches nous suit dans nos plus idéales amours. C'est même une des terribles formes de cette mystérieuse justice qui veut que tout se paie tôt ou tard, comme dans les banques bien tenues, à un centime près.—Comment nier Dieu quand on a constaté cette loi qui ne comporte pas d'exceptions?—Les conséquences? C'est d'abord une atteinte portée au bon équilibre du système nerveux, dans l'âge de la formation complète, atteinte d'autant plus profonde que le régime sédentaire, la respiration comprimée, le travail forcé, y ajoutent leur influence, sans parler de la nourriture médiocre et des lassitudes de l'estomac. De mon temps, la punition ordinaire, celle qui nous était distribuée pour un mot dit en étude, un retard, un geste maladroit, était la retenue durant la récréation après le repas de midi. Le jeune homme sortira donc du collège avec des nerfs ébranlés, et cet énervement sera pour sa vie entière ce qu'est la première préparation de couleur pour un tableau. Il donnera le ton à toutes ses sensations, et à la fin c'est lui qui reparaîtra, dominant tout. Le jeune homme emportera encore, de cette adolescence singulière, une flétrissure inévitable de l'idée de la femme, une perception très précise qu'elle est très souvent une bête de proie, et plus souvent encore une bête tout court. Il oscille en effet de la fille qui l'exploite bassement à celle qui le corrompt par gaminerie de vice, sans parler de la femme plus âgée qui fait de ce jeune corps un docile et souple instrument de luxure. Le jeune homme grandit, malgré ces causes diverses d'épuisement, et il ne cesse pas d'être en effet un jeune homme avec les puissances d'enthousiasme et d'illusion, de désir et de naïveté propres à son âge. Mais il en est de l'âme comme du corps. Ayez à dix-huit ans une maladie infectieuse, de celles qui firent la gloire et la fortune du vieux Ricord. Ses successeurs vous blanchiront,—comme ils disent. Vous n'en aurez pas moins le virus dans le sang, malgré vos apparences conservées d'adolescent à peine épanoui. Il y a des virus aussi pour le cœur, et contre lesquels on cherche en vain cette liqueur et ces pilules que célébrait une autre chanson composée par un étudiant sans préjugés. Elle donnera, celle-là, une idée de ce que le jeune homme trouve d'aliment de vie morale dans l'atmosphère de sa vingtième année. Nous l'entendîmes, Mareuil et moi, débitée par cet étudiant à une table d'hôte de la rue Monsieur-le-Prince. Il s'agissait d'un carabin et de sa maîtresse. Et le carabin roucoulait:

Nous buvons dans le même verre
La liqueur de Van Swieten,
Et nous nous partageons en frères
Les pilules de Dupuytren....

Et la table de reprendre en chœur:

Les pilules de Dupuytren!

Résumons cette longue et médicale analyse par un aphorisme très simple: