—«Il dit qu'elle a dix-sept ans,» rapporta de nouveau mon ami, «mais, pour la virginité, il dit qu'il ne mettrait pas son doigt dans le feu que la Giralda est vierge....»

Cette étonnante image empruntée à cette gigantesque figure de métal, girouette mobile à la cime du beffroi de la cathédrale, nous donna cette fois, à tous deux, un franc accès de fou rire, d'autant plus que le scélérat continuait de conserver sur son visage un sérieux d'ambassadeur. Ses yeux exprimaient, en nous étudiant, la profonde attention du chasseur qui guette le gibier.

—«Dites-lui,» repris-je, «que la mère ne consentira certainement pas au marché; elle a une physionomie bien sévère.»

—«Il répond qu'avec une clef d'argent on ouvre toutes les portes.»

—«Demandez-lui quel genre de vie mène la fille.»

—«Il dit qu'elle a une petite aisance, qu'elle est très honnête, et que si nous n'étions pas des étrangers, nous n'arriverions seulement pas à lui baiser la main....»

—«Voilà une singulière moralité,» m'écriai-je, découvrant le fonds de Prudhomme que, nous autres Français, nous portons tous dans le cœur. Et comme l'Anglais traduisait aussi, et flegmatiquement, cette exclamation, le guide laissa tomber cette sentence que je n'ai jamais oubliée:

—«Cada persona es un mundo.... Chaque personne est un monde.»

Mon Dieu! que c'est loin, ce voyage en Espagne, et mon retour à l'hôtel, avec le silencieux Herbert, le long de la rue des Serpents toute pleine de toreros à la veste courte, à la cadenette relevée, au menton rasé et verdâtre, aux breloques énormes, et nos griseries de la nuit, où nous mangions de la pescadilla, en buvant de l'amontillado, avec des filles, des procureuses et des guitaristes, dans des coupe-gorge de gitanes! Mais l'aphorisme du psychologue pratique de Séville m'est revenu très souvent au cours de mes travaux, pour me décourager des classifications précipitées. Essayons pourtant celle des maîtresses, en écartant d'une manière absolue les distinctions tirées de l'ordre social, en supprimant bien entendu le côté pécuniaire et intéressé, en accordant enfin que les classes dont il s'agit sont sans cesse bouleversées par les hasards et les complexités de la vie, et posons cette hypothèse que les femmes se distribuent, par rapport à l'amant, en trois groupes: celles qui se donnent par tempérament, celles qui se donnent pour des raisons de cœur, celles qui se donnent pour des raisons de tête. Bien des contradictions restent possibles: telle femme aura été comédienne et cérébrale avec vous, qui sera dans cinq ans amoureuse de quelqu'un par le cœur ou par les sens, quelquefois par les deux. Telle autre aura calculé avec tel homme au point de lui dire le mot presque naïf de Mme Ethorel à mon ami Casal, à propos du péril que la jalousie du mari leur faisait courir: «Si tout se découvre, au moins que je ne le sache pas!...» et, avec vous, elle aura tous les abandons, tous les courages de la passion sincère. Mais c'est comme dans la nature: de ce que certaines plantes insectivores sont à la fois des animaux et des végétaux, il ne s'ensuit pas que le monde végétal et le monde animal ne soient pas distincts, et de ce que les diverses espèces de maîtresses se mélangent parfois dans la même créature, il ne s'ensuit pas que ces espèces ne soient pas diverses. Voici donc quelques traits qui me semblent caractériser cette diversité dans ces trois domaines du tempérament, du cœur et de la tête.