§ III.—La tête.

Des mots, de tout petits mots jetés d'homme à homme, sur un canapé du club,—d'un coin à l'autre d'une table de restaurant,—entre deux bouffées de cigare, la nuit, revenant de quelque soirée,—en disent plus long sur l'âme contemporaine que des pages et des pages de dissertation. Combien de fois, causant ainsi d'une femme soupçonnée d'avoir des caprices de tempérament, avez-vous dit ou entendu dire: «C'est une malade ...» et d'une autre, précipitée par son cœur dans quelque dangereuse et noble imprudence: «C'est une emballée ...» ou: «C'est une gobeuse....» Pauvres femmes, quel cours de morale plus efficace pour elles que tous les sermons de tous les carêmes, si elles pouvaient entendre l'accent dont sont prononcées ces phrases-là, et se rendre compte de l'effet que produisent, sur leurs soupirants en habit noir, les franches ardeurs de la nature, comme les dangereux enthousiasmes du sentiment? Il existe, en revanche, une troisième espèce de femmes, que j'ai appelées de tête, faute d'un terme plus précis, et que ce même langage masculin étiquète d'un terme aussi mérité que les deux autres sont durs: les détraquées. C'est ici que je devrais—en véritable physiologiste littéraire à prétentions plus ou moins justifiées de physiologie scientifique—faire intervenir la Grande Névrose pour décrire avec plus d'autorité professionnelle cette créature, suspecte d'hystérie, qui ne connaîtra jamais ni les ivresses de la volupté physique, ni les magnificences du profond amour, et qui pourtant est la vraie maîtresse moderne, celle que l'Amant d'aujourd'hui rencontre quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, comme l'attestent les comptes rendus de la Gazette des Tribunaux et les faits divers des autres feuilles,—ces instructifs procès-verbaux de la moralité contemporaine. Dans ces drames multipliés de l'adultère ou de la jalousie auxquels vous assistez chaque matin, commodément assis devant la table de votre déjeuner en lisant votre journal, essayez donc de découvrir le moindre élément d'une émotion vraie—ou sensuelle ou sentimentale.... (Pour plus de détails, voir Méditation XVI.) Voilà une femme qui a tiré sur son amant comme sur une bête fauve et qui arrive devant le tribunal, fière de son action, heureuse du frisson de curiosité qu'elle soulève, en toilette soignée et la bouche hautaine. Croyez-vous que si jamais son cœur ou seulement ses sens avaient vibré une minute auprès de cet homme qu'elle a tué, elle se pavanerait dans le cabotinage de sa vengeance avec cette absolue sérénité? Et cette autre qui, elle, a vu hier son amant assassiné par son mari et qui se laisse aujourd'hui interviewer par un reporter, comme un auteur au lendemain d'une «première», que pensez-vous des émotions que lui faisait éprouver cet amant vivant? Et celle-ci qui s'est associée avec cet amant pour étrangler un malheureux et le dévaliser, et qui à présent charge son complice de toute la responsabilité du crime?... Fermez le journal ensuite et rappelez-vous ces autres drames, sans dénouement sanglant, que colporte la chronique des salons ou des coulisses: les implacabilités de certaines rancunes, les perfidies froidement accomplies, les oublis et les froideurs des lendemains de liaison. Autant de signes qui attestent qu'une femme peut avoir suivi une longue intrigue, accepté des rendez-vous, compromis son nom, donné sa personne, sans plus de palpitation intérieure que la feuille de papier sur laquelle j'écris ces lignes. Ces amoureuses sans amour, ces dévergondées sans jouissance, sont pourtant poussées à commettre des folies. Par quoi?—Par une idée. Ce sont des cérébrales, et en cela les vraies femelles du mâle déséquilibré qu'elles ont presque toujours pour complice. Mais l'analyse de quelques types de l'espèce précisera mieux cette thèse si contraire aux préjugés reçus: à savoir qu'en galanterie les pires égarements viennent de la tête, et que, plus une femme est froide du cœur, froide des sens, plus elle ira dans la faute, du côté de la perversité. Et voici un léger croquis des divers aspects sous lesquels se présente le plus souvent la cérébrale.


La chercheuse.—Est-il besoin de la définir, celle-ci, et qui ne l'a rencontrée, ou dans sa vie ou dans celle d'un ami? C'est l'affolée qui va poursuivant, à travers les expériences successives, et d'aventures légères en aventures monstrueuses, une sensation dont elle rêve et qui la fuit toujours. Et c'est aussi la romanesque à faux qui multiplie autour d'elle les complications sentimentales, afin d'éveiller dans son être intime un frémissement d'âme qu'elle ne connaîtra jamais, malgré toutes les raisons de palpiter que son imagination donne à son cœur.... Vous avez entendu parler de la première et raconter ses audaces de libertinage. Le hasard vous met en sa présence, et vous demeurez étonné de son masque presque tragique, qui semble démentir toute son histoire, de son regard, aigu à la fois et fatigué, où se devine la tristesse d'une déception éternelle. Elle cause, et son cynisme sans gaieté, flétrissant comme celui d'un viveur blasé, vous serre le cœur. Vous entrevoyez, dans cette femme qui passe pour une assoiffée de plaisirs, et qui parfois a tout quitté, mari, famille et société, afin de vivre en pleine fantaisie, des abîmes d'ennui, des gouffres de détresse. Dans quelques années, c'est à la morphine qu'elle demandera cette sensation vainement poursuivie dans la souillure de toutes les pudeurs.—La romanesque, elle, a des chances de finir dans une dévotion qui ressemble à la vraie piété comme ses folies volontaires de jeunesse ressemblaient à l'amour. C'est cette figure, indéfinissable par le mélange de corruption et d'angoisse, d'insensibilité foncière et de frénétique démence, qui remplit les romans français modernes depuis la Madame Bovary de Flaubert. Ce grand prosateur fut le premier, avec sa dureté chirurgicale d'ancien carabin, à déshabiller la chercheuse de ses oripeaux poétiques. Qu'il a bien montré l'impuissance du cœur et celle des sens dans l'arrière-fond de cette créature qui vous poussera au crime, comme Emma y pousse Léon dans le célèbre roman, prête qu'elle est elle-même à tout oser pour vibrer, ne fût-ce qu'une minute,—et elle ne vibrera jamais!


La comédienne.—Vous est-il arrivé de raconter une histoire à laquelle vous aviez été mêlé, devant un camarade, témoin lui aussi de cette histoire, qui vous a interrompu par un «mais non, mais non ...» et il vous a prouvé, clair comme le jour, que vous veniez de fausser la vérité—sans vous en apercevoir? Avez-vous réfléchi ensuite au petit travail qui s'était accompli dans votre esprit, à la touche d'inexactitude ajoutée ici, ajoutée là, et constaté combien il est aisé de se duper soi-même, avec la plus naïve inconscience? Je me souviens que nous assistions ensemble, Barbey d'Aurevilly et moi, voici des années, à un spectacle d'acrobates. Nous vîmes là un trapéziste mutilé—il ne lui restait qu'une jambe—qui exécutait d'incroyables voltiges, à tour de poignet, sur une barre fixe. Cette agilité rendait plus navrant le sautellement d'insecte blessé avec lequel, son exercice fini, le malheureux gymnaste regagnait sa place, sur son pied unique. Trois ans plus tard, mon grand ami m'interpelle d'un bout à l'autre de la table d'un dîner: «Vous vous rappelez,» me dit-il, «ce danseur de corde qui n'avait qu'une jambe?...» J'ai vainement essayé de lui prouver qu'il se trompait. Sa mémoire de puissant artiste avait travaillé comme un vin qui fermente, et il voyait son souvenir, tel qu'il le disait.—Ce phénomène du mensonge de bonne foi, très commun chez les enfants, dont le faux témoignage en justice a fait condamner tant d'innocents, devient chez certaines femmes une habitude constante. Il s'établit réellement chez elles une seconde nature, factice et pourtant sincère, à côté de l'autre. C'est alors un extraordinaire désordre mental dans lequel cette femme elle-même ne se reconnaît plus. Et la comédienne apparaît, non pas celle qui vous joue un rôle par intérêt, mais celle qui se le joue d'abord, ce rôle, à elle et pour elle. Malheur à vous si vous lui servez de prétexte, si, par exemple, elle se met en tête d'avoir pour vous ce que le langage des modistes appelle encore une «grande passion»! Il lui faut étaler du sentiment, et tous les moyens lui seront bons pour y arriver: elle vous bouleversera votre vie, vous traînera de scène en scène, vous trompera pour revenir vous le raconter, s'empoisonnera et en échappera pour crier son suicide à toute la terre. Et le pire de cette mise en scène éternelle sera que vous n'aurez même pas eu, durant cette infernale liaison, cinq minutes de vraie douceur, celle que le petit employé de nouveautés goûte le dimanche, sur la Marne, avec sa maîtresse d'une après-midi, qui ne lui jure pas qu'elle l'aime, qui ne sait que rire et que chanter en se balançant au fond du canot.... Mais cette enfant possède ce charme incomparable hors duquel il n'y a ni joie des baisers ni bonheur des larmes:—le Naturel.


La littéraire.—Vous trouverez cette variété surtout en province. Elle se rencontre aussi à Paris, en particulier depuis que le goût des auteurs étrangers a commencé de se répandre et que la maladie du roman russe a fait ses premiers ravages. La littéraire ressemble à la comédienne par certains côtés, elle s'en distingue par un trait essentiel: la véritable comédienne s'est créé à elle-même le type qu'elle entreprend de réaliser, et elle en change parfois au cours de sa vie, insinuante et rêveuse avec celui-ci, sceptique avec celui-là, spirituelle avec un troisième, au demeurant géniale et très supérieure à la liseuse qui copie servilement un poète ou un romancier, et dont toutes les démarches, tous les billets, toutes les caresses pourraient porter un renvoi comme les illustrations: page 25, colonne 2. Pendant de longues années, la littéraire était presque toujours une Sandiste, en train de Valentiniser d'après la formule. De nos jours, vous risquez de vous heurter à la Feuillettiste, qui rêvera, rue Belle-chasse, de rendez-vous dans le pavillon d'un parc, au clair de la lune, comme dans la Petite Comtesse ou Camors;—à la Sully-Prudhommiste, qui vous dira sur la plage de Dieppe, entre deux parties de petits chevaux:

Il faut tenir des mains de femme
Quand on rêve au bord de la mer....

—à la Coppéienne, qui ne manquera jamais d'arriver chez vous avec le fameux vers sur sa jolie bouche, même si elle n'a pas trace de voile à sa toque de fourrure: