XXXIII

Le seul flirt absolument innocent serait celui d'une jeune fille qui ne saurait rien des réalités physiques de l'amour. On en a connu quelques-unes vers 1820, à l'époque où paraissaient d'autres Méditations.

XXXIV

On badinerait avec l'amour, quoi qu'en dise le fameux proverbe, s'il n'était mélangé ni d'amour-propre, ni de bestialité. Ce n'est pas le cœur qui colore en tragique le marivaudage à demi souriant, à demi tendre. On est jaloux et on désire. Cela suffit pour métamorphoser le gentil caprice en passion cruelle. On se croit sincère, et le pire est qu'on le devient, en sorte que la femme qui vous aura fait le plus souffrir est quelquefois une femme que vous n'aurez jamais aimée.

XXXV

Un joueur qui s'assoirait à une table et devant des cartes sous la condition que, s'il gagne, il ne gagnera rien, et que, s'il perd, il perdra toute sa fortune, passerait pour un fou. C'est pourtant ce que font les hommes et les femmes qui s'engagent dans un flirt régulier, puisque ce flirt ne peut finir que par le néant, s'il reste flirt, ou par la douleur de la passion, s'il change de nature. Mais lequel de nous ne mourrait pas désolé s'il n'avait pas connu la passion, ou du moins s'il ne pouvait pas dire qu'il l'a connue?

XXXVI

«Les femmes qui flirtent, je les appelle des maîtresses sèches....» C'est le mot d'une très honnête femme qui prétendait n'avoir jamais flirté. Elle avait trop de mépris dans les yeux en le prononçant. Le mépris trop intense a trop songé aux choses méprisées, et trop y songer, c'est toujours les regretter.


Ou le néant ou la passion, ai-je écrit tout à l'heure, et j'avais tort. Le flirt peut finir d'autre manière, par un sentiment assez rare, mais qui existe. C'est même la nouveauté la plus heureuse qu'ait inventée la civilisation dans les rapports entre les sexes: l'amitié. Il arrive en effet que la femme qui a flirté avec vous,—il faut, par exemple, que ce flirt ait été du plus pur gris perle, sans la moindre nuance trop forte,—il arrive donc que cette femme possède des qualités réelles d'esprit et de cœur. Elle a de l'âme, pour tout dire, sous la frivolité de ses dehors. Un hasard vous le révèle. Dans cet esprit vous apercevez la plus délicieuse finesse, dans ce cœur la plus vraie droiture. C'était par une fin d'après-midi, cette fois. Vous vous sentiez un peu trop triste, et, au lieu de verser dans le papotage d'habitude, vous lui avez parlé comme vous vous parlez à vous-même, et elle vous a compris. Le crépuscule tombait. Le domestique tardait à installer les lampes. Elle aussi s'est laissée aller à vous découvrir un peu de cet arrière-fonds mélancolique sur lequel vivent toutes les femmes, dignes de ce nom, passé vingt-cinq ans, et lorsqu'elles se trouvent ne pas avoir la destinée de leur cœur.—Si elles méritaient cette destinée, soyez assuré qu'elles ne l'ont pas eue!—Vous étiez venu «potiner» en prenant une tasse de thé; vous sortez, ayant rencontré une amie que vous ne traiterez plus jamais comme auparavant, avec la légèreté d'un indifférent qui jette une heure de son après-midi à lui dans le vide d'une après-midi de femme, et qui l'oublie, sitôt la porte fermée. Hier, si vous aviez appris que la chronique du monde accolait son nom au vôtre dans une de ces calomnies qui sont le régal quotidien des conversations parisiennes, vous auriez souri, passablement heureux au fond, avouez-le, dans les coins scélérats de votre vanité d'homme. Aujourd'hui, cette calomnie vous blesserait, et cruellement. Que cette impression de sympathie et de confiance, éprouvée une fois, se renouvelle, et vous connaîtrez la douceur de cette camaraderie féminine qui possède toutes les grâces de l'amour sans aucune de ses terribles rancœurs. Votre amie se montrera dans sa vérité, puisqu'elle n'aura pas besoin de vous mentir. Elle vous saura gré des diverses souffrances que les autres, ceux qui l'ont aimée ou qui l'aiment d'amour, lui ont infligées et que vous lui épargnez, vous, en ne la désirant pas. Elle déploiera pour vous ce charmant esprit de la femme, qui seule sait observer et dire son observation sans formules apprises. Les autres auront eu d'elle, si elle est galante, la courtisane astucieuse et dépravée; si elle ne l'est pas, ses sécheresses et ses défiances. Vous aurez, vous, les jolis abandons de l'intimité la plus délicate,—pourvu que vous soyez de bonne foi, et qu'elle, de son côté, appartienne au groupe des femmes qui peuvent garder un ami. Il faut croire que ces deux conditions sont bien rarement remplies, puisque ces adorables amitiés-là, ces amitiés voluptueuses, comme disait finement un grand écrivain, sont très rares, aussi rares que la poésie dans la galanterie, cette poésie qui teintait de rêve la danse de l'homme en justaucorps bleu pâle et de la dame en robe couleur de rose passée, sur la petite boîte d'ivoire donnée autrefois à Colette....—Il fut un temps où je me disais: «Mon Dieu! que je voudrais connaître le cœur humain!» Je suis devenu plus modeste, et voici que j'oublie jusqu'au sujet de ces pages d'analyse plus ou moins justes et que je soupire: si seulement je pouvais savoir les yeux qu'elle prend pour regarder la miniature et se souvenir de moi? Et si elle lit ces feuilles un jour, saura-t-elle que je les lui aurais données avec ivresse pour en faire des papillotes, jusques et y compris l'aphorisme final: