—«Où allez-vous?» me demande-t-il.
—«Où je n'entendrai plus ces comédiens,» lui répliqué-je.
Il sourit de ma boutade et sort avec moi. Il me prend le bras et nous marchons ensemble. Je ne l'avais pas vu depuis des mois. Il ne vieillit guère. La moustache blonde est devenue tout à fait blanche. Le teint s'empourpre un peu. Mais l'œul demeure bien vif entre les paupières qui le brident, et quoique le baron ait soixante ans sonnés, ses muscles, grâce au massage quotidien du docteur Noirot, sont demeurés souples, comme l'attestent ses moindres mouvements. Seulement plus de cigares, plus de porto rouge,—et plus de Mme Moraines. Il a fort sagement utilisé une nouvelle infidélité de cette charmante coquine pour fermer les volets de sa boutique, comme il dit. Et il a dû très bien faire les choses, car il continue d'aller dans la maison et d'y avoir son couvert à côté de son successeur, un des jeunes barons Mosé. Desforges, depuis cette rupture, a repris du goût pour moi,—sans doute parce que Suzanne Moraines lui a dit jadis beaucoup de mal de ma pauvre personne. Et puis, je l'écoute si complaisamment et je l'admire si sincèrement! Un homme d'affaires qui s'est donné la peine de vivre, quel meilleur maître pour un écrivain d'observation? Desforges m'entraîne sous les arcades de la rue de Rivoli et me questionne sur mes travaux. Je lui détaille ma Physiologie, le point où j'en suis et mon embarras.
—«Voilà une belle difficulté,» me dit-il. «Avez-vous la prétention de donner une théorie complète de l'amour?...»
—«Je ne suis pas si nigaud,» répondis-je.
—«Alors, au lieu de vous perdre dans les généralités, prenez donc un cas bien net, bien connu de vous, une histoire très simple et qui soit dans la moyenne des intrigues galantes de ce temps-ci.... Qu'est-ce que vous voulez savoir? Si l'affaire est bonne ou mauvaise?... Faites comme pour une vraie affaire. Dressez un bilan: une colonne pour l'actif, une pour le passif. Chiffrez le détail des bonheurs et des malheurs, des plaisirs et de ce que les Anglais appellent les drawbacks,—les inconvénients à subir pour chaque avantage.—Deux additions et une soustraction, vous saurez à quoi vous en tenir sur ce que les gens d'aujourd'hui ont fait de l'amour. C'est comme la politique. On ne parle que de cela à Paris, et on s'y entend comme les acteurs que nous venons de voir à dire du Musset.... Tenez, voulez-vous que nous établissions le bilan, à nous deux, du bonheur de Mainterne dans sa liaison avec Mme de Hacqueville? C'est un excellent exemple, cela.... Lui, trente-six ans, trente mille livres de rente, du tact, dû goût, joli garçon, toutes ses dents, tous ses cheveux, pas de rhumatismes. Elle, vingt-huit ans, grande, élégante, beaucoup de branche, cent mille francs de rente dans la maison, un seul enfant. Hacqueville, un trésor de mari, vous le connaissez.... Ça a bien duré quatre ans. Vous voyez, pas de chaîne.... On en a parlé, mais pas trop.... Enfin, un joli souvenir, à première vue; ce que souhaite un père raisonnable à son fils quand ce garçon entre dans la vie, une de ces liaisons qui vous préparent au mariage.... Vous n'êtes pas pressé de rentrer?...»
—«Laissez-moi seulement allumer un cigare....»
Nous étions devant la porte d'un bureau de tabac.
—«Prenez plutôt un des miens,» dit le baron, en tirant un étui de sa poche. «Je ne fume plus, mais j'ai toujours à offrir un de mes bons cigares d'autrefois.... C'est tout l'art de vieillir, cela....»