—«Pour que je t'aie parlé comme je t'ai parlé!...»

—«J'ai rendez-vous demain chez toi avec elle. Veux-tu y être à ma place?»

—«Moi?» s'écria-t-il, «tu plaisantes. Et que lui dirais-je?»

—«Ça,» continuai-je en riant toujours, «ce n'est pas mon affaire, tu lui expliqueras ta présence et mon absence comme tu voudras.... Tu auras deux heures devant toi pour la convaincre de ta passion ou ne pas la convaincre.... Moi, j'arrive à onze heures tapantes. Je vous surprends. Je fais la scène de rigueur. J'ai l'air de me croire trahi sur toute la ligne, même s'il n'y a rien eu.... Ce sera un peu canaille, mais je serai libre!... Je ne te demande qu'une chose, ta parole de ne jamais raconter à personne ce pacte de mauvais sujet, pas même à elle.»

«Et il accepta cette immorale combinaison renouvelée des Marrons du feu de Musset. J'employai la journée du lendemain à des préparatifs de départ. J'avais justement l'envie de tuer cette fin d'hiver sur la Corniche, et l'idée que j'allais en finir avec cette sujétion de ces derniers mois me ravissait. A mesure que je me rapprochais du moment où je devais apparaître comme la statue du Commandeur, deux craintes m'angoissaient: celle de ne pas être capable de jouer mon rôle de jaloux, tant je trouvais plaisante cette manière de rompre,—et celle que ma maîtresse n'eût chassé Robert comme un domestique. Me voici donc entrant dans l'appartement et traversant le salon, comme lui, l'autre jour, sans faire de bruit. J'arrive à la porte de la chambre à coucher. Je tourne le bouton. Le verrou était mis en dedans.... Je ne peux pas mieux comparer la soudaineté de ce qui se passa en moi à cette minute qu'à l'impression que j'ai ressentie aux Indes lors d'un tremblement de terre, où Bohun ivre-mort me dit, en tombant, son fameux mot: «I did'nt believe I was so full....» Ce fut quelque chose de si subit, un accès si rapide et si violent de douleur et de colère, que je ne me souviens pas en avoir jamais éprouvé un semblable. J'appelai Robert d'une voix d'abord basse, puis impérieuse.... «Robert!»—Rien ne répondit. Je frappai, même silence. Alors, ivre de rage, j'appuyai de l'épaule sur cette porte fermée, avec une telle force que je l'enfonçai. J'allai droit au lit. Ma maîtresse y était, qui me regardait avec des yeux égarés. Je la saisis par le bras et je le lui serrai d'une manière si cruelle, que mon ami, qui avait cru d'abord à une fureur simulée, dut me repousser. Il sauta du lit et nous nous trouvâmes face à face.

—«Es-tu fou?» me dit-il tout bas, et très pâle, car il me voyait en proie à une espèce de délire. J'eus alors, devant son costume, une perception si nette du ridicule de cette scène après notre conversation de la veille, et une telle peur de moi-même, que je me sauvai de cette chambre comme un insensé. Mais, le lendemain matin, j'écrivais à ma maîtresse une lettre de l'amour le plus effréné. Deux jours après je me battais avec Robert, que je blessai, par bonheur, très légèrement. Nous sommes sortis de cette affaire brouillés à mort, et j'ai gardé cette femme trois ans!»


Ce très authentique document ne permet-il pas d'établir, sur la jalousie physique, un certain nombre de vérités au moins probables?

XLVII

Nous avons beau connaître tout notre esprit et tout notre cœur, notre bête ne nous est jamais connue tout entière, aussi ne faut-il jamais dire: «Cette femme ne peut rien sur moi.» En amour, la seule victoire est la fuite. C'est un mot du plus grand des psychologues modernes: Napoléon.