Les camarades? C'est encore le clubman, plus ou moins lié avec Gustave, qui débarque dans la loge, le bouquet à la boutonnière, astiqué, lustré, cosmétique, mais le chapeau en arrière et roulant un peu pour avoir bu à dîner une bouteille de Léoville en trop. C'est le journaliste auquel on sourit pour obtenir un nouvel «écho» très aimable. C'est un écrivain auquel on voudrait beaucoup extorquer un rôle. C'est un ancien «caprice». C'est un véritable ami, de ceux qui demeurent, comment? pourquoi? dévoués à ces bohémiennes sans leur avoir jamais baisé le bout du doigt. Et c'est la connaissance de hasard, comme moi. Et c'est l'amant possible de demain, quand Gustave n'aura plus assez d'argent pour suffire à la maison.—«Il faut bien vivre, n'est-ce pas?...»—Et à tous, elle débite la même phrase modulée avec d'autres nuances, ici gaiement, là coquettement: «...le soir de Noël ... du boudin blanc.... On rira....» Sur les cinquante qui ont promis, vingt ont eu la naïveté ou la faiblesse de tenir. On mange bien du boudin blanc, mais de rire, c'est une autre affaire! Les bougies électriques qui simulent d'étranges pistils, dans les calices de cristal du lustre, éclairent d'un jour dur les physionomies rongées de ces forçats de Paris, pressés autour de cette table où les fleurs trop ouvertes vont se faner, où les bouteilles d'eau minérale montrent leur étiquette pharmaceutique à côté des carafes de tisane frappée—Truffe et Vichy, c'est la vraie devise du soupeur moderne.—Marguerite Percy, elle, est de la couleur de la nappe. Elle a joué deux fois depuis vingt-quatre heures, en matinée d'abord, puis le soir, et joué, comme elle joue, avec tous ses nerfs. Elle tient bon pourtant, mais on dirait qu'il ne lui coule plus une goutte de sang dans les veines, tant elle reste pâle, même en se versant verres de champagne sur verres de Champagne. Gustave Verdet, qui lui fait face, mordille sa moustache noire, défrisée d'un côté, avec l'air d'un homme qui a subi, avant le souper, un gros coup de perte au poker. Cinq ou six petites grues d'actrices, venues dans l'espérance d'une rencontre fructueuse, ne cachent guère leur déception. Elles n'ont autour d'elles que des vétérans de la presse ou des coulisses, ou des messieurs aussi peu lancés dans la fête que le père Ebstein, le changeur; pourquoi diable est-il ici, celui-là?—Noirot, le médecin de Marguerite; pourquoi encore?—Machault, l'escrimeur; pourquoi toujours?... C'est, autour de ce repas, des silences glacés où partent des rires faux, presque un souper de théâtre, tant c'est lugubre, jusqu'à ce qu'un des convives, le musicien Rochette, a l'idée charitable de se mettre au piano et d'entonner une chanson de rapins:
«Dans l'courant d'la s'main' prochaine,
Si le temps est beau,
Nous partirons pour Fontaine-
bleau....»
Le bruit de la musique supprime du moins les inutiles efforts vers une conversation générale, et elle permet aux apartés de naître. Le souper s'anime un peu, tous commençant de causer à mi-voix de leurs affaires particulières. On n'entend plus la voix fatiguée de Marguerite interpeller tour à tour les convives. «Dis donc, Machault, raconte-nous donc ton duel avec Figon, c'était si drôle....—Dites donc, père Ebstein, racontez-nous l'histoire de l'Alsacien qui avait mal à l'estomac, c'est à mourir....» Et puis l'interpellé s'exécute et personne ne rit.... Avec l'accompagnement tour à tour tintamarresque et sentimental du piano et de la voix qui chante, les soupeurs fatigués se raniment. D'autres femmes arrivent, des comédiennes qui réveillonnaient, elles aussi, dans un autre salon. Ayant appris que Percy est là, elles: ont quitté une table où elles s'ennuyaient sans doute autant que nous. Il n'est pas jusqu'à la fumée des cigarettes et des cigares enfin allumés qui ne contribue à réchauffer la fin de cette fête mal commencée, en ouatant d'une atmosphère bleuâtre et transparente la clarté crue de l'électricité. Malheureusement, il est plus d'une heure, et les gens qui ont à travailler le lendemain matin—je serai du nombre, pauvre manœuvre littéraire, jusqu'à ma mort—profitent du petit tumulte produit par l'entrée des nouvelles venues, et je m'esquive sans être aperçu de Marguerite. Au vestiaire, et tandis que j'attends mon pardessus, je me heurte au docteur Noirot, qui s'échappe aussi, et, comme nous descendons l'escalier de compagnie, je ne peux me retenir de soulager ma mauvaise humeur:
—«Ah! docteur,» lui dis-je, «penser que c'est vous la cause de cet absurde souper! Etait-il assez raté, l'était-il?»
—«Moi? La cause?» demanda-t-il, étonné.
—«Mais oui. Mais oui.... Voyons vous êtes le médecin de la petite Percy, et vous lui permettez de passer les nuits, et vous vous faites son complice en venant souper à côté d'elle, avec la mine qu'elle a!... C'était une morte ce soir, positivement une morte....»
—«C'est vrai,» répondit Noirot en hochant la tête «Je n'étais guère à ma place, mais elle avait l'air de tant y tenir! Elle me l'a demandé si gentiment; et puis, elle est malade, c'est encore vrai, mais si on changeait quoi que ce soit à son existence actuelle, savez-vous le résultat? Elle mourrait du coup. Ces habitudes parisiennes, c'est comme la morphine. Cela tue à la longue, mais supprimez-les, et crac, c'est la fin tout de suite.... Etre malade, c'est encore une façon de vivre.»
—«Je vous vois venir,» repris-je en riant, «vous êtes le médecin qui conseille l'eau-de-vie à l'ivrogne, le tabac au fumeur, les femmes au débauché....»
—«Pas tout à fait,» répondit-il sérieusement, «mais presque.... Le proverbe n'a pas si tort: une habitude est ce qui ressemble le plus à une nature.... Il en vaudrait mieux de bonnes. Les mauvaises sont pourtant une force qui soutient la bête.»
—«Au moins, vous êtes un original, vous,» lui dis-je. «J'ai mis du temps à m'en apercevoir, mais aujourd'hui j'aime beaucoup à causer avec vous.»