En même temps! Quand votre main se retire, que celle de votre maîtresse se retire aussi! Quand vos yeux laissent transparaître auprès d'elle ce désir d'être ailleurs qui décèle la satiété, que les siens deviennent distraits de la même distraction! Quand vous en avez assez de ses baisers, qu'elle-même n'ait plus envie des vôtres! Sinon c'est un supplice à faire tenir dans un coin d'appartement parisien, garni de bibelots et de peluches, tout un cycle de cet enfer du Dante, illustré par le ciseau tourmenté de Rodin. Mais cet «en même temps» exige, pour se produire, une absence totale d'amour-propre dans l'amour, et, comme cette absence-là suppose une beauté d'âme presque héroïque, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, toute passion s'achève dans un déchirement aussi meurtrier que mesquin. Ni l'un ni l'autre des deux amants ne veut en effet être quitté, et, comme il y en a toujours un qui manifeste le premier l'intention de quitter l'autre, la rupture dégénère en une odieuse bataille intime. C'est ce qui faisait dire à André Mareuil, le plus réfléchi et le plus spirituel des mauvais sujets que j'aie connus, cette phrase profonde:
—«L'Art d'aimer vraiment moderne et nouveau s'appellera l'Art de rompre....»
Et la preuve que Mareuil avait raison de vouloir l'écrire, ce traité si nécessaire, c'est que la rupture à l'amiable, et qui laisse après elle des rapports encore possibles, est aussi rare qu'une amitié d'homme de lettres sans trahisons ou qu'une séance de parlement sans gros mots. Que ce soit dans le monde ou dans le demi-monde, dans les coulisses d'un théâtre ou dans un salon de la bourgeoisie, ce cinquième acte de la comédie amoureuse se fait toujours amer. Le pire est qu'il dure en général à lui tout seul autant que les quatre autres. On s'est aimé six semaines, deux mois; on met deux ans à se lâcher. L'amour-propre n'est pas seul coupable dans cette difficulté des ruptures. Si la passion comportait uniquement cette rencontre de deux fantaisies et ce contact de deux épidémies dont parle Chamfort, ce serait vite fait de chercher fortune—et bonne fortune—ailleurs, pour l'amant et la maîtresse. La vanité s'en mêle, et c'est déjà plus long de dénouer le nœud coulant qu'elle excelle à passer au cou de ses victimes. Et il y a, outre la vanité, tant d'autres attaches qui unissent les deux complices l'un à l'autre et qu'il faut briser! L'amour, quand il s'agit d'amants parisiens, ne compte que pour un dixième dans une liaison; les neuf autres dixièmes sont remplis par l'oisiveté, par la commodité, par l'intérêt, par l'habitude. Voilà le réseau hors duquel il est malaisé de s'échapper et qu'il faut ronger comme le rat de la fable, maille par maille et fil par fil....
Premier fil: l'emploi du temps.—Quelle est la maîtresse dont le grand travail, aussitôt qu'elle se laisse aimer, ne consiste pas à prendre, sous un prétexte ou sous un autre, sinon toute la vie, au moins toutes les heures de son amant? Et quel est l'amant qui ne se réjouit pas de les donner, ces heures, minute par minute, avec délices, à celle qu'il aime....—tant qu'il l'aime?... C'est une femme du demi-monde, et elle vous demande aujourd'hui de dîner avec elle, demain de la conduire au spectacle, après-demain de la mener à la campagne, ensuite de la rejoindre chez une amie, puis de venir chez elle, puis de venir chez vous. Elle a trop de tact pour vous forcer à l'afficher; mais, de menues corvées clandestines en autres menues corvées, elle s'arrange pour que toute la portion disponible de vos journées lui appartienne. Vous trouvez cela délicieux, aussi délicieux que l'amant d'une actrice les rendez-vous au théâtre. Celui-là inaugure la douce habitude de paraître dans la loge de sa maîtresse à chacun des soirs où elle joue. Il appelle les habilleuses par leur petit nom. Il reçoit les doléances des acteurs mécontents de leur rôle, et les machinistes le saluent. Il en arrive à demander le chiffre de la recette, et quand il prononce le sacramentel: «Combien a-t-on fait aujourd'hui?...» il a des émotions égales à celles du directeur. Il subit, sans se plaindre, les interminables pauses de l'entre-deux des actes, assis sur un fauteuil canné, tandis que son amie fait sa figure devant la glace.... Mais aussi quelle ivresse de lui donner le bras pour descendre l'escalier et monter avec elle en voiture devant les badauds—dire qu'il y en a toujours—qui guettent la sortie des artistes!... A la même heure, l'amant qui a une liaison dans le monde attend le moment où il causera avec sa maîtresse dans un angle du salon, tandis que la musique du bal prolonge ses accords. Elle lui a dit: «Vous viendrez, n'est-ce pas?...» Et il est venu, pour n'avoir rien d'elle qu'un regard, que deux mots et la vue de ses épaules tandis qu'elle valse entre les bras de ses danseurs. Mais elle est à lui, il le sait, et voilà de quoi trouver adorable cette séance dans cette soirée où il s'ennuierait à avaler sa langue, comme on dit dans le brave peuple, s'il n'écoutait que ses goûts.... Puis il arrive un soir où ce départ pour le restaurant, pour le théâtre ou pour un salon convenu, paraît moins doux à cet amant. L'homme du demi-monde se met à songer, tout en passant chez le confiseur commander des bonbons pour la baignoire n° B... (théâtre au choix), qu'il y a bien du charme dans une vraie société de vraies femmes du monde. L'homme du monde, lui, tout en laissant son pardessus aux mains du valet de pied dans un vestibule tendu de tapisseries, se souvient du demi-monde comme d'une oasis de félicité libre et de bohémianisme délicat, tandis que l'homme des coulisses réfléchit que le fait de venir chaque soir dans cette petite boîte surchauffée, pour y respirer l'odeur combinée des fards, des beurres de cacao, de la poudre de riz, du cold-cream, et pour y entendre les mêmes ragots débités par les mêmes bouches passées au même rouge, constitue un métier cruellement monotone. Cela n'empêchera pas les trois personnages d'être à leur poste le lendemain. Mais ils y seront avec cette nuance de physionomie à laquelle aucun «objet aimé» ne s'est jamais trompé. Gavarni en a fait une légende célèbre.... «Déguisé en un qui s'embête à mort....» Et alors commence un dialogue du type suivant:
L'OBJET.—«Vous avez (ou tu as) quelque chose ce soir?»
VOUS (d'une voix blanche).—«Moi, non, je vous (ou je t') assure. Pourquoi?...»
L'OBJET (qui sent soudain s'épanouir en lui cette fleur de chipisme dont la graine sommeille dans les meilleures âmes de femmes).—«Si c'est pour être aussi aimable que cela que vous êtes venu, vous auriez pu rester chez vous....»
Et une scène suit, dont la conclusion sera que vous demanderez pardon d'avoir immolé ce qui vous eût amusé ce soir-là au devoir de faire votre cour à votre maîtresse. Concluons:
LXIV