Ce mot de fille—il n'y a qu'elles pour en trouver de si navrés dans leur naïveté—s'accordait tellement avec les pensées qui m'avaient hanté tout le soir, que je me le répétais encore, étendu dans mon lit, à moi, une heure plus tard, après avoir quitté Léda pour ne pas connaître l'horreur de la rentrée en habit à dix heures du matin. Je ne pouvais pas dormir. La misérable luxure d'où je sortais avait exaspéré mon énervement. Je pensais à Colette avec plus de malaise que jamais. C'était comme un jet de bile qui m'inondait toute l'âme. Et puis je reprenais: «C'est ça, l'amour....» mais, cette fois, sans les ironies de Boisgommeux. Machinalement, un vieux fonds d'homme de lettres, qui vit en moi et qui me suivra jusqu'à la mort, me faisait repasser en idée toutes les définitions qui ont été données de ce mot «amour», celles du moins que je me rappelais. Aucune ne correspondait à ce que je sentais si vivement. Je me souvins alors que mon maître Adrien Sixte parle quelque part avec admiration d'une phrase du dictionnaire de médecine de Nysten, citée déjà par Dumas dans une de ses belles préfaces. Je saute à bas de mon lit, et, à la lueur de la bougie, me voilà, dans ma bibliothèque, cherchant ce gros livre que j'ai acheté, il y a cinq ans, lorsque je croyais encore à cet autre mensonge: le travail, pour avoir du génie,—comme si Prévost avait travaillé Manon, Diderot le Neveu, Voltaire Candide, Benjamin Adolphe, tous chefs-d'œuvre griffonnés sans rature!—Et je découvre en effet dans ce dictionnaire les lignes suivantes: «Amour. En physiologie, ensemble des phénomènes cérébraux qui constituent l'instinct sexuel. Il devient le point de départ d'actes intellectuels et d'actions nombreuses, variant suivant les individus et les conditions,—et souvent il est la source d'aberrations que l'hygiéniste, le médecin légiste et le législateur sont appelés à prévenir ou à interpréter.... Chez la plupart des mammifères et même quelquefois chez l'homme, l'instinct de destruction entre en jeu en même temps que l'instinct sexuel....»

Le plaisir que me causa cette phrase fut si vif que je cessai de souffrir, pour quelques minutes. Je me remis au lit, je soufflai ma bougie. Nouvelle insomnie, nouvelles pensées, mais tout impersonnelles celles-là, les pensées d'un docteur qui voit dans sa maladie un cas curieux et qui l'étudié. Oui, cette phrase est vraie du mâle originel, je le sens, et de moi aussi, qui en suis si loin. Etait-elle vraie du temps de la chevalerie et de l'amour dantesque? Etait-elle vraie du temps de Pascal et de son discours, de Racine et de ses tragédies? Evidemment non, et pas même du temps de Beyle?... L'homme des arrière-fins de civilisation rejoindrait il donc la brute primitive? J'ai si souvent entrevu cette idée, quand je songeais à l'étrange Europe où nous sommes en train de recommencer les grandes guerres des barbares, avec la science en plus!... L'amour moderne et l'amour sauvage seraient-ils donc la même chose, avec l'adultère, la prostitution et le sadisme—par-dessus le marché?... L'amour moderne?... Je n'eus pas plus tôt prononcé mentalement ces quatre syllabes—tout l'écrivain est là dedans—que j'aperçus une couverture jaune, et en belles lettres:

PHYSIOLOGIE DE L'AMOUR MODERNE
PAR CLAUDE LARCHER

Ce titre me fascine, ma tête s'exalte. J'oublie le fenestrier Accard, le diplomatique Mayence, le jeune sycophante qui diffamait sa maîtresse devant le Rubens, l'assassin Fauchery. J'oublie Casal, Machault, La Môle!... J'oublie Colette! Je m'enveloppe de ma fourrure pour ne pas avoir froid. Je me mets à la table de ma chambre à coucher, et j'écris dare-dare ce premier chapitre,—sur l'envers d'une demi-douzaine de lettres de faire part de mariage ou de mort. Si les autres m'amusent autant à griffonner, cela vaudra bien autant que d'aller chez Phillips m'entonner du gin, ou chez une Léda quelconque me «friper la moelle», comme il est dit dans le Succube.—Nous verrons bien.


MÉDITATION II

LES EXCLUS

Je ne voudrais cependant pas ressembler au parasite prodigieux que nourrit si longtemps mon vieux camarade André Mareuil, et qui répondait au nom fatidique de M. Legrimaudet. Un jour qu'André, revenu de voyage, lui demandait:

—«Hé bien! monsieur Legrimaudet, comment vous êtes-vous porté durant mon absence?»

—«Mais, pas mal,» répondit l'autre; «sauf que j'ai eu une petite éruption, comme tout le monde.»