—«Tu es vraiment très gai, ce matin,» lui dis-je. «Mais montre-moi donc, parmi les jeunes personnes en train de déjeuner ici, la prédestinée au vitriol.»

—«Elle n'y est pas,» me répondit-il le plus gravement du monde après avoir dévisagé toutes les dames, françaises ou non, en train de déguster des fraises de bois,—nous étions au mois de juin,—ou de déchiqueter une caille à la gelée. «La femme qui se venge au vitriol, vois-tu, c'est la blonde féline et pâle, ou la brune fantomatique, enfin l'être d'apparence idéale, mais qui vit de ses nerfs et qui nous aime avec ses nerfs. Il y a du serpent en elle, quelque chose qui vous enlace en vous trahissant, et, remarque-le bien, je n'appelle pas seulement vitriol cette liqueur corrosive qui s'achète chez le droguiste, et qui vous défigure un amant ou une rivale en quelques secondes et pour la vie. Le vitriol, c'est la vengeance sourde et qui s'embusque dans un angle de mur; c'est la lettre anonyme écrite par une maîtresse délaissée au mari de celle à qui l'amant volage fait la cour; c'est l'écho inspiré dans un journal où les nouvelles amours de l'inconstant sont dénoncées avec initiales et indications concluantes; c'est la jolie petite calomnie qui fait son chemin piano, piano.... La femme au vitriol a, par exemple, aimé un médecin? Elle insinue que ce médecin abuse de ses malades. Elle a aimé un avocat? Elle laisse entendre qu'il manque au secret professionnel. Un écrivain? Elle l'accuse de vénalité ou de chantage. Et c'est dit avec des tendresses dans la voix, des regrets d'avoir à mal parler d'un ancien ami, «avec lequel il ne s'est rien passé....» Et elle en donne la raison. Le malheureux avait la chasteté d'Abélard, par force. Ou bien il aimait mieux frayer avec un sexe plus pareil au sien. Ou bien il était affligé du mal dont Voltaire accuse si plaisamment Christophe Colomb. Ou bien il souffrait de quelque infirmité répugnante, d'une mauvaise haleine, d'un eczéma mal placé, que sais-je?—Elles ont un art, ces vitrioleuses du discours, pour vous brûler votre réputation, égal à celui que leurs sœurs du trottoir déploient à vous brûler votre visage....»

—«Et à quoi les reconnais-tu, celles-là?» interrogeai-je.

—«Avant tout, au cabotinage,» répondit André. «Si la femme au revolver,—et j'entends par là non seulement le coup de pistolet, mais les scènes tragiques et intolérables dont je t'épargne la nomenclature,—si cette femme-là, j'insiste, se décèle, au premier coup d'œul, par ce que les pédants, tes maîtres, appellent l'excès d'impulsion,—la vitrioleuse se distingue par une vanité forcenée qui lui fait attacher une importance désordonnée à sa petite personne.... As-tu suivi les procès de ces dernières années? Quand il s'agit d'une basse vengeance, très misérable, très scélérate, très lâche, presque toujours l'héroïne est une femme qui a eu des déceptions d'amour-propre ulcérantes et mesquines: une actrice qui n'a pas réussi à se faire applaudir, une institutrice qui n'a pas réussi à se faire imprimer, une fille à demi galante qui n'a pas réussi à se faire épouser. Et l'amant que l'on vitriolise d'une manière ou d'une autre n'est que la revanche de ces existences manquées. Ce qui n'empêche pas les braves jurés, quand c'est du véritable vitriol qu'il s'agit, de croire au crime passionnel et d'acquitter la cabotine, raide comme fer, en flétrissant sa victime. Ils sont étonnants, les jurés, dans ces occasions-là, et, pour citer la vieille et toujours vraie légende, c'est ça qui donne une crâne idée de l'homme!...»

—«Ton remède, maintenant?» lui demandai-je.

—«Il n'y en a qu'un,» répliqua-t-il carrément, «le seul qui convienne quand on veut lutter contre un être lâche: lui faire peur. Nous autres, gens de nuance, nous ne savons pas assez l'effet que produit sur les femmes la déclamation. Nous n'osons pas leur dire que, si elles nous trompent, nous les tuerons. Nous nous trouverions grotesques de leur montrer un Purdey nouveau modèle ou un couteau rapporté du Maroc en leur laissant entendre que nous avons souvent pensé à pratiquer sur elles le fameux: «Tue-la» du Maître.... Nous avons tort. Sois bien persuadé, d'abord qu'elles croient toutes à la sincérité de ces vantardises, ensuite qu'elles en sont flattées et reconnaissantes, enfin qu'au moment de se venger de toi par une de ces crasses—comme elles disent—dont elles ont le secret, elles n'oseront pas, s'il leur vient l'idée que tu es bien capable de te venger d'elles, brutalement, toi, à ton tour. C'est tout le secret, cette audace dans le mensonge, des succès prodigieux de certains faquins dont tu ne voudrais pas pour cirer tes souliers jaunes, mais qui roulent de gros yeux, frappent du poing les tables, démantibulent les meubles, parlent d'étrangler leur maîtresse et d'assommer leurs rivaux, comme toi et moi de mettre une lettre à la poste. Ils peuvent aimer la vitrioleuse, ces gaillards-là. La vipère pour eux se fera couleuvre, et douce, et craintive.»

—«Il y a du vrai dans ton paradoxe,» lui répondis-je. «Te rappelles-tu la petite Ernestine qui jouait un rôlet dans ma première pièce? Je ne connaissais pas encore Colette, et je ne pratiquais pas le sage précepte qui dit qu'un auteur dramatique ne doit pas plus être l'amant d'une actrice qu'un architecte ne doit trinquer avec le maçon.... Je trinquais avec le maçon, et c'était même fort agréable.... Je fais, dans l'entre-deux de ces trinquettes, un petit voyage en province, et le maçon, lui, trinque avec un autre pendant ce temps-là. Je reviens. On me raconte cette histoire. J'arrive chez Ernestine et je cherche à savoir la vérité. Elle finit par m'avouer qu'elle est une infâme, et des sanglots, et des larmes, et des cheveux épars, et des «mais je n'aime que toi!...»—Tu sais que personne n'a moins d'amour que moi, quand je n'en ai pas. Je la relève, car elle était tombée à genoux.... Et, la poussant vers le lit: «Tu m'as trompé avec lui. Trompe-le avec moi, maintenant,» lui dis-je. Et la voilà qui sèche ses larmes, rattache ses cheveux, et, d'une voix sifflante: «Vous n'avez pas de cœur, vous ne m'avez jamais aimée....» Il n'y a pas de misères qu'elle ne m'ait faites. Mais, puisque tu es en veine de professer, peux-tu me dire si c'est dans le revolver ou le vitriol que tu ranges la vengeance que Colette a tirée de moi?»

—«Laquelle?» fit-il.


—«Voici: quand je l'ai quittés, je venais d'avoir, avec le directeur du Théâtre-Français, une conversation où cet aimable homme m'avait accablé de reproches sur ma paresse. Il m'avait demandé d'écrire une comédie nouvelle. Je lui avais dit mon sujet. Je m'étais donc mis au travail....»