—«Dieu! qu'il me plaît, ce Mexicain-là....»
Et elle prit Barbey à bras-le-corps et le souleva de terre, comme une gigantesque poupée.... J'aimais tant d'Aurevilly, j'admirais si profondément en lui le pittoresque écrivain, le parfait honnête homme, l'étourdissant conversationniste, que j'éprouvai une sensation d'horrible embarras devant cette scène si complètement indigne de son âge et de son talent. Mais lui, quand l'autre l'eut lâché, avec un je ne sais quoi de bonhomme et de grand seigneur qu'il savait allier au besoin, se tourna vers moi, et, touchant l'épaule de cette fille du bout de la canne-cravache qu'il portait toujours:
—«Elle est familière....» me dit-il simplement, et il lui fit raconter son histoire.... Seigneur! Que ces soirées d'il y a douze ans me semblent loin, si loin! Et loin, le vieux laird, comme nous l'appelions; et loin, le sifflement de sa voix quand il me disait: «Les femmes, voyez-vous, sont, avec quelques rares amis, les seules créatures qui vaillent la peine qu'on leur parle.... Et toutes savent la vie, parce que chacune a dû se faire sa vie.... Et puis, vous qui parlez toujours d'hérédité, il n'y a qu'elles, entendez-vous bien, qui en connaissent les secrets, parce qu'il n'y a qu'elles qui connaissent vraiment de qui est leur enfant, quand elles en ont.... C'est pour cela,» ajoutait-il, «que la confession permet seule de les conduire dans l'éducation à donner à ces enfants.... A un fils de l'amour et à un fils du devoir, il ne faut pas plus la même direction que la même culture à deux plantes d'essence différente.... Quand on creuse ainsi la vie humaine, on trouve toujours des raisons d'admirer davantage le catholicisme.... Entendez-vous, monsieur le douteur....» J'étais en effet noyé de scepticisme en ces temps-là. «Et puis,» disait-il encore, «je ne serais pas catholique par conviction, voyez-vous, je le deviendrais par mépris de cette triste époque, pour avoir un balcon d'où cracher sur ce peuple....»
Elles me sont revenues, ces phrases, au moment de commencer cette méditation sur les lendemains de rupture et sur le sort des enfants qui survivent, eux, à la passion dont ils sont les fils. Je me rappelle avoir eu depuis, sur cette question douloureuse des enfants de l'amour, bien des causeries avec des femmes;—aucune qui m'ait autant touché qu'un entretien avec une personne aujourd'hui morte, Mme de S——. Je l'avais rencontrée à Paris, dans le monde, puis retrouvée à Florence, en avril 187-.... Elle était là, avec sa fille, une enfant de dix-sept ans, aux beaux yeux purs, et d'un gris qui se fonçait dans l'émotion comme le bleu gris des yeux de sa mère. Elle restait veuve, et, quoique jolie, très jolie, malgré la quarantaine approchante, elle avait une manière d'être qui excluait absolument l'idée d'une cour possible. Elle voyageait en Italie pour la santé de cette fille, et elle avait encore un fils, plus jeune de quatre ans, qui continuait ses études dans un lycée de Paris. J'avais eu le bon sens de comprendre, dès le premier jour, que je perdrais mon temps à espérer d'elle une bonne fortune, et je la traitais, comme elle me traitait, en camarade. Nous visitions ensemble les musées où tournent sur les gazons pâles les nymphes de Botticelli, les églises où songent les rudes bourgeois toscans du Ghirlandajo, les couvents où prient les anges de l'Angelico avec leurs ailes mouchetées d'or, et nous roulions en Victoria le long des routes bordées d'iris, jusqu'à cette chartreuse d'Ema si taciturne et si fraîche, ou vers l'une de ces villas peintes, dont les jardins de roses fleurissent entre les statues blanches et les cyprès sombres. Quand nous étions avec sa fille, nous ne parlions guère que des choses de l'art, dont l'enfant avait déjà une sensation sûre et fine; mais, quand nous nous promenions en tête à tête par les après-midi où il soufflait, le long du jaune Arno, un vent des Apennins, trop rude pour la faible poitrine de Marie,—c'était le nom de la petite malade,—nous nous plaisions, la mère et moi, à tourner et retourner ensemble ces insolubles problèmes du cœur, qui sont, de vingt à quarante ans, de si cruelles tortures, et qui laissent ensuite de si amers regrets. Ce fut par un de ces jours de printemps florentin, sous une brise aiguë coupée par les caresses d'un brillant soleil, que cette femme au sourire si doux toujours, si triste quelquefois, me raconta l'histoire que voici. A mon humble avis, elle en dit plus que cent dissertations sur les mélancolies qui peuvent suivre certaines liaisons.
—«...C'était ma meilleure amie,» commença Mme de S—— (Nous avions parlé ce jour-là des romans de la vie vécue, plus étranges que tous les romans écrits, et elle m'en avait annoncé un.) «C'était ma meilleure amie, et j'aurais juré que jamais elle n'aurait d'aventures, tant elle était, lors de son mariage, décidée à rester une honnête femme. Permettez-moi de lui donner même un faux petit nom, pour qu'aucun hasard ne puisse jamais vous faire connaître l'autre, le vrai. Admettez donc qu'elle s'appelait Marthe. Marthe avait eu un enfant, un fils, dès la première année de ce mariage,—autre raison, n'est-ce pas, qui aurait dû la préserver pour toujours de toute faute....—Mais elle avait le cœur passionné. Son mari était brutal, inintelligent et indifférent. Enfin c'est la vieille histoire. Elle rencontra quelqu'un qui l'aima, qui sut le lui dire. Des circonstances d'intimité particulièrement dangereuses permirent à cet homme de la presser. Elle perdit la tête. Elle devint sa maîtresse, et elle eut de lui un second fils.»
—«Oui,» repris-je, comme elle se taisait, «c'est une vieille histoire; mais Henri Heine le dit dans une de ses chansons: en attendant, celui à qui elle vient d'arriver a le cœur brisé. Je voudrais tant savoir les émotions d'une femme qui vaut quelque chose, quand elle se trouve ainsi entre deux hommes, dont l'un est le vrai père, dont l'autre se croit le père de l'enfant?... Il y a là une tragédie en trois actes: avant, pendant et après, qui doit être affreuse quand elle n'est pas très comique....»
—«Affreuse,» fit Mme de S—— en secouant la tête, «et Marthe ne les aurait pas supportées, les scènes de cette tragédie, si elle n'avait pas eu son premier enfant.... Voilà ce que vous autres, romanciers, vous ne comprenez pas assez, ces contrastes entre les sentiments que la femme peut garder, qu'elle doit garder dans sa vie composite. Ce premier enfant, Marthe ne l'avait pas chéri, le jour où elle l'avait eu, de cette aveugle, de cette ardente affection à demi animale, par où commence la maternité chez la plupart de nous.... Elle était plus réfléchie qu'instinctive, plus raisonnée que spontanée. Ce fut au moment où elle se sentit devenir mère une seconde fois qu'elle aima vraiment son premier-né d'un amour plus tendre, par la pensée du tort qu'elle lui faisait, en lui donnant un frère qui n'était pas entièrement de son sang.... Je ne vous explique pas cela.... Je ne suis pas une savante, moi, mais je suis sûre de ce que je vous dis, et que Marthe était sincère en me racontant qu'au matin de la naissance du second fils elle avait embrassé le premier en versant des larmes, avec un amour qu'elle ne se connaissait pas pour ce pauvre petit être....»
—«C'est un cas bien curieux,» lui répondis-je, «car on prétend souvent le contraire, et qu'une femme est toujours plus la mère des fils de l'amour que des autres.... Cela semble naturel, puisque les fils de l'amour lui rappellent le bonheur choisi, au lieu que les autres....»