—«Vous êtes donc aussi collectionneur, monsieur Casal?» lui demanda Mme de Tillières.

—«Moi,» fit-il en riant, «pas le moins du monde. Mais j'ai eu des amis qui l'étaient et je les ai écoutés.»

—«Lui collectionneur,» reprenait d'Avançon, «comme on voit que vous ne le connaissez que depuis vingt-quatre heures, ma chère amie!»

Et poursuivant avec une ironie où achevait de se révéler sa colère contre la présence de Casal, cette étrange colère si fréquente chez les hommes de plus de cinquante ans qui ne voudraient pas dire qu'ils sont jaloux d'une amie et qui le sont pourtant, sans en avoir le droit, avec une violence enfantine, il continuait:

—«Non, vous ne savez pas ce que c'est que les jeunes gens d'aujourd'hui, si vous les croyez capables de s'occuper d'autre chose que de chic et de sport… Celui-ci, vous voyez, est intelligent. Moi, je l'ai connu à l'œuf… Mais oui, mais oui, il débutait au cercle juste comme j'allais partir pour ma mission de Florence… Il était doué!… Il dessinait, jouait du piano, parlait quatre langues!… Vous avez dû constater quelle mémoire il a, hé bien! si vous pouviez l'entendre, comme moi, causer avec ses amis: Est-ce Farewel ou Livarot qui gagnera demain à Auteuil?… Avez-vous un bon tuyau?… Quel champagne avez-vous eu à dîner ce soir? De l'extra-dry ou du brute?… Machault a tiré avec Wérékiew, le gaucher. Ont-ils fait jeu égal?… Où en est la banque ce soir? Et la ponte?… Pas autre chose, madame, vous ne leur arracherez pas autre chose…»

Tandis que l'ex-diplomate débitait cette tirade d'un accent d'autant plus comique qu'il conservait même dans sa rageuse rancune l'espèce de mesure courtoise affectée par les hommes de la carrière, Juliette ne pouvait s'empêcher de tourner vers Casal des yeux inquiets. Ce dernier était trop occupé à étudier les moindres nuances de cette physionomie charmante pour ne pas lire dans ce regard une crainte instinctive qu'il ne fût froissé. Il eût au contraire remercié volontiers le jaloux qui lui rendait le service de lui conserver la sympathie de la jeune femme. Quelle meilleure occasion de sortir sur une preuve de tact, en ne s'offensant pas de ces âcres critiques, et riant de son bon rire gai:

—«Est-il mauvais,» dit-il, quand d'Avançon se tut. «Mais est-il mauvais!»—Et il se leva pour prendre congé, puis, frappant sur l'épaule du vieux Beau avec une familiarité gaie qui faisait la plus gracieuse et la plus dure des réponses, car c'était traiter le sermonneur comme un grand enfant:—«Allons,» insista-t-il, «ne continuez pas à dire trop de mal de moi à Mme de Tillières quand je ne serai plus là, et vous, madame, ne le croyez pas trop…»

—«Je parierais qu'elle lui fait une scène à mon sujet,» se disait-il cinq minutes plus tard en s'acheminant de pied par la rue Matignon maintenant, du côté des Champs-Élysées. «Voilà tout ce qu'il aura gagné avec sa mauvaise humeur… Le naïf!…» Et il haussa les épaules. «Mais comment la revoir à présent et bientôt?» Puis après une minute de réflexion: «Il faut aller chez Mme de Candale.»

—«Vous avez été vraiment trop peu aimable pour M. Casal,» disait en effet Juliette au même moment à d'Avançon. «Qu'avez-vous contre lui?»

—«Moi?» répondait le diplomate embarrassé, «mais rien du tout. Ces viveurs-là ne me sont pas sympathiques, en principe… Mais vous semblez plus souffrante?»