—«Ah!» dit Juliette qui remettait son chapeau devant la glace, «je voudrais bien, mais je dois aller prendre ma cousine.»
Elle s'étonna elle-même, en descendant l'escalier, de ce nouveau mensonge inventé si soudainement. Pourquoi? Sinon qu'elle n'aurait pu, à cette seconde, supporter sans en souffrir les taquineries certaines de Gabrielle. Les secrets reproches de sa conscience grondaient déjà trop fort dans son cœur. Comme d'habitude en quittant la rue Matignon, le valet de pied avait mis dans le coupé la correspondance arrivée par le courrier de midi. Il s'y trouvait trois lettres, dont une de Poyanne. Mme de Tillières en regarda longtemps la suscription avant de l'ouvrir. Elle venait d'avoir, à un degré presque insoutenable, l'impression qu'elle se conduisait très mal envers cet ami absent. Sous l'influence subite de ce remords, elle le vit dans cet exil de Besançon, assis à sa table et lui écrivant, au sortir des luttes fiévreuses de la politique, pour se rafraîchir l'âme à son cher souvenir. Tous les motifs de tendre admiration qui l'avaient attachée au noble orateur se réveillèrent à la fois en elle. Ses mains frémissaient en déchirant l'enveloppe. Peut-être, si elle avait, cette fois, rencontré dans ces pages une phrase de chaude effusion, aurait-elle retrouvé là, dans ce court instant de crise intérieure, la force de se reprendre tout d'un coup. Les minutes les plus décisives de notre existence sentimentale sont celles-là, quand l'émotion nous envahit trop vivement pour que nous puissions nous tromper sur sa nature, sans que cependant elle ait encore noyé en nous tous les scrupules. Mais c'était de nouveau la lettre gaie, vaillante, presque insoucieuse, que le comte croyait devoir plaire à sa maîtresse. Pas un mot n'y vibrait qui pût toucher l'âme déjà malade de Juliette à la vraie place. Ah! les malentendus des éloignements! Les cruelles, les irréparables mésintelligences qu'emportent et que redoublent ces feuillets sur lesquels nous ne savons pas, nous n'osons pas mettre tout le sang de notre amour et toutes ses larmes! Écrire à la femme que l'on aime, après plusieurs jours de séparation, c'est lui parler sans voir ses yeux;—c'est jeter des paroles dont le retentissement dans cette création idolâtrée vous échappe, hélas! et qui vous la perdent quelquefois pour toujours;—c'est ne pas la sentir sentir! Et elle lit votre lettre en répétant, ce que dit Juliette cette fois encore: «Comme il a changé!» Et ce n'était pas vrai; mais le croire, pour elle, était si dangereux, au moment où elle allait être entourée par la plus savante, par la mieux conduite des séductions!
Il faut dire, en effet, pour ne pas être injuste envers cette charmante femme et d'ordinaire si prudente, que Raymond eut l'art, durant les quelques semaines qui séparèrent ces premières rencontres et le retour de Poyanne, de se conduire avec un tact impeccable. Il eût été renseigné avec une exactitude absolue sur l'isolement momentané de Mme de Tillières, qu'il n'eût pas déployé plus de finesse délicate. Et ce n'était pas, chez lui, ce tact et cette finesse, le résultat d'un calcul. Non, il s'abandonnait tout simplement à la sincérité de ses propres émotions. Là était pour Juliette le véritable péril: le jeune homme devait agir avec elle, naturellement et sous l'impulsion de sa sensibilité actuelle, comme il eût fait par la plus rusée diplomatie. À travers une vie si déprimante, il était resté assez fin de nature, assez artiste en sensations pour se laisser aller avec délices à l'attrait de rapports très nouveaux pour lui, et sans une seule de ces violences d'amour-propre qui, brusquant les attaques, donnent l'éveil à la défiance des femmes. Comme il se le disait, le soir de l'Opéra, dans ce langage expressif et brutal qu'il cessa bientôt d'employer en se parlant de Juliette, il était «pincé.» Or, quand un viveur professionnel et qui a beaucoup abusé de la galanterie, devient véritablement amoureux d'une femme honnête ou qu'il croit telle, il a des retours soudains d'adolescence, comme une ivresse de rajeunissement qui fait de lui un personnage nouveau et d'un singulier intérêt pour cette femme à laquelle il procure la plus douce des flatteries. Peut-être n'y a-t-il pas de phénomène qui montre mieux combien l'amour greffe en nous, suivant l'admirable formule du philosophe antique, un animal nouveau sur l'animal d'habitudes, si bien qu'aimer c'est à la lettre devenir un autre et, au moins pour un temps, se conduire au rebours de son passé, de son caractère, de ses idées et de son être entier.
C'est par la tête que commence ce rajeunissement qui repose, comme toutes les conversions durables ou momentanées, sur une loi générale de l'intelligence. Nous avons tous l'imagination de nos mœurs. S'occuper d'une femme, pour un débauché, c'est donc voir avec un détail, précis comme les gravures d'un livre de libertinage, la manière dont elle se donnera, et la sorte de plaisir qu'il goûtera auprès d'elle. Et c'était bien ce coup d'œil de connaisseur en impureté, dont Casal avait, dès le premier soir, enveloppé Mme de Tillières, la déshabillant de sa toilette de soirée et la toisant comme une fille. Dès leur seconde entrevue, il éprouva une impossibilité de la brutaliser ainsi dans sa pensée,—impossibilité qui grandit encore à mesure que les occasions de la rencontrer se multipliaient. Car il trouva bientôt le moyen de la voir sans cesse, tantôt chez Mme de Candale, tantôt au théâtre, tantôt rue Matignon. C'était là surtout, dans le tête-à-tête du petit salon aux teintes effacées, qu'il devait sentir mieux le mélange de passionné désir et d'absolu respect que lui imposa Juliette presque tout de suite. Elle eut, dès la troisième visite, et durant celles qui suivirent, dans le bonjour gracieux et réservé tout ensemble dont elle l'accueillait, dans le geste par lequel elle prenait quelque ouvrage en le faisant s'asseoir, dans le son de sa voix aux premières phrases, comme une façon d'abolir la familiarité acquise lors de la causerie précédente, et la moitié de cette nouvelle conversation se passait ainsi à reconquérir le terrain perdu. Puis, lorsqu'elle se détendait dans un demi-abandon, elle gardait des yeux à la fois impénétrables et inaccessibles, une chasteté d'attitude qui ne permettait pas la plus légère audace de paroles, et, surtout, elle donnait cette impression d'un être si vivement sensible qu'un rien le froisse, défense plus sûre qu'aucune autre sur un homme vraiment épris. C'est la fleur aux pétales trop fragiles devant laquelle hésitent les doigts qui voudraient la cueillir, et Casal, vaincu par cette influence, prit vite l'habitude de s'en aller de ses visites sans avoir rien fait que de jouir du frémissement intérieur dont le pénétrait cette présence, quitte à se raisonner sur le trottoir de cette solitaire rue Matignon.
—«Et moi,» songeait-il, «qui me suis tant moqué lorsque je voyais un camarade tombé par une femme!… Mais il faut avouer que celle-ci ne ressemble à aucune autre…» Puis, comme il avait de l'esprit avec lui-même, malgré son émotion:—«C'est aussi ce qu'ils disaient tous,» ajoutait-il. Et, après un éclair de doute:—«Non, cette fois je ne me trompe pas, je m'y connais, elle est unique…»
Il s'abîmait alors dans l'occupation habituelle aux amoureux, depuis le commencement du monde, et qui consiste à se démontrer par le menu les raisons que l'on a de préférer son amie à toutes les autres. C'était là, semble-t-il, une occupation bien fade pour un homme, blasé, comme celui-là, sur tous les plaisirs. Mais ce qui ajouta aussitôt à la griserie de ce roman intérieur un piquant singulier, c'est que précisément il s'accomplissait pour Raymond dans des conditions d'existence aussi peu favorables que possible à des sentiments de cet ordre. Comme il continuait de voir ses amis et de vaquer à ses occupations d'homme de club et de sport, il éprouva presque tout de suite à un extrême degré cette impression d'une vie dédoublée, qui correspond si bien, chez les civilisés, à la multiplicité de la personne et qui donne à toute liaison cachée, fût-elle innocente, une poésie de mystère. D'ailleurs le détail d'une des journées, prise au hasard, et qui peut être donnée comme le type de la vie du jeune homme pendant ces quelques semaines, montrera, mieux que ne feraient toutes les analyses, les complexités de cette passion, à laquelle il ne fallut que ce temps-là pour grandir et se développer dans le décor des habitudes les plus contraires à toute passion.
… Un mois est déjà passé depuis qu'à l'Opéra, Casal a si timidement demandé la permission d'une visite. Il est dix heures du matin. Le jeune homme s'habille dans le cabinet de toilette de son hôtel de la rue de Lisbonne. Sur une petite table placée devant la fameuse bibliothèque de bottes, se trouve un écrin ouvert qui montre un collier de perles destiné à servir de cadeau de rupture à Christine Anroux. Elle lui est devenue, cette pauvre actrice, tout à fait insupportable, au point qu'il s'est décidé à en finir avec elle, d'une manière définitive, lui qui disait: «Je n'ai jamais rompu avec aucune femme. Je les garde toutes.» Sur un fauteuil à bascule, se balance Herbert Bohun, venu pour monter à cheval avec lui. Demeuré athlétique malgré ses excès, avec un visage délabré et des épaules de boxeur, l'Anglais bat le tapis de la pointe de sa badine et par exception il parle, ce qui ne lui arrive guère, d'habitude, avant midi. Il raconte, en style télégraphique, sa soirée de la veille:
—«Excellent dîner, hier, chez Machault… Je n'aurais pas donné ma soif pour vingt livres, en me mettant à table… Château-Margaux blanc, très recommandable; un 69 de Latour, ensuite, excellent; du Champagne, trop doux; puis du porto rouge, supérieur… Chez Phillips ensuite. T'y ai attendu… Voilà ma guigne. Pas pu me finir de la nuit, même avec son whisky…»
Tandis que ce terrible maniaque d'alcool, célèbre pour avoir dit aux Indes, en tombant dans une rue, lors d'un tremblement de terre: «Je ne me croyais pas si plein que ça…,» déplore en ces termes son étrange déception de la nuit, Raymond, assis à sa toilette, sourit à sa pensée. Il se revoit à cette même heure ou Herbert l'attendait chez Phillips, dans le salon de la rue de Tilsitt, causant avec Gabrielle et Juliette. De quoi? Il ne se rappelle que la toilette de Mme de Tillières, sa robe de dentelle noire sur de la moire rose, la même que celle du premier soir. Et comme Herbert insiste: