—-Ah! qu'elles sont dures à passer, ces dernières heures où l'attente de ce qu'elle appréhende se mêle d'une façon si cruelle au remords de ce qu'elle a permis—elle ne se rend plus compte elle-même comment. Ce serait si peu pour un autre, si peu même pour elle, à condition qu'elle eût parlé!… Demain, Henry entrera dans ce petit salon où Casal est encore venu aujourd'hui. Que lui dira-t-elle? Pourquoi a-t-elle prévu cette difficulté dès le premier soir, et pourquoi, la prévoyant, a-t-elle laissé arriver les choses à cette crise?… Si elle dit la vérité à l'absent, quelles phrases trouvera-t-elle pour lui détailler les nuances de sentiment par lesquelles elle a passé et qui l'ont conduite à faire une série d'actions qu'elle savait déplaisantes à Poyanne,—et à les faire en les taisant? Mais elle-même les connaît-elle, ces nuances? Ose-t-elle se regarder dans l'âme avec son habituelle sincérité? Non. Elle a trop peur d'y découvrir quelque chose qu'elle sait pourtant s'y cacher. Si elle continue de se taire, peut-elle espérer que son amant ne découvrira pas qu'elle reçoit Casal,—sinon comme d'Avançon, Miraut et quelques autres, du moins d'une façon presque régulière? «Son amant…» Elle se répète ces deux mots comme si elle reprenait la conscience abolie depuis plusieurs semaines d'une situation qui est le secret dangereux et l'engagement définitif de sa vie. Et elle essaie de se ressaisir, de comprendre du moins sous quelle influence elle a laissé ainsi les journées succéder aux journées, l'une entraînant l'autre dans un tourbillon qui l'a conduite où elle en est maintenant. Elle a beau se démontrer que, pendant ces quelques semaines écoulées avec une rapidité qui lui semble aujourd'hui surnaturelle, Raymond n'a pas prononcé une parole qui n'eût pu être écoutée par Poyanne,—établir par les faits que ses relations avec le jeune homme se réduisent à d'innocentes visites, à d'officielles rencontres au théâtre ou chez Mme de Candale,—s'affirmer qu'elle n'a pas, fût-ce une minute, outrepassé ses droits de femme, indépendante après tout,—fixer son esprit sur cette idée qu'elle a voulu seulement exercer une action de bienfaisance en recevant un homme mal jugé,—ces paradoxes de conscience qui lui ont semblé si spécieux s'évanouissent devant la nécessité d'une explication pourtant bien simple. Pourquoi donc l'attente en est-elle si douloureuse à la pauvre femme, qu'elle passe au lit, en proie à la plus cruelle détresse morale, toute l'après-midi qui précède le retour de celui à qui elle s'est donnée pour toujours?… À peine si un rais de lumière glisse à travers les rideaux de cette chambre close. Elle est là, les yeux ouverts, les tempes battantes de migraine, qui regarde… Que regarde-t-elle? Et quelle tempête se déchaîne donc dans sa conscience troublée? Un coup frappé à la porte, faiblement mais si distinctement à cause du grand calme, la fait tressaillir, et elle voit entrer Gabrielle qui, ayant su par Mme de Nançay la nouvelle du retour d'Henry de Poyanne et la migraine de son amie, a voulu voir cette dernière. La petite comtesse s'assied auprès du lit. Elle prend dans ses mains les mains brûlantes de Juliette, et elle lui dit, avec cet instinct de curiosité qui se mélange à la pitié chez les meilleures des confidentes:

—«Alors, Poyanne revient demain?»

—«Oui,» répond Mme de Tillières d'une voix éteinte.

—«Mais,» reprend Mme de Candale en se rapprochant d'elle plus encore, «est-ce qu'il ne va pas être un peu jaloux de notre ami?…»

—«Ah! tais-toi,» dit Juliette en serrant plus fortement la main qui tient la sienne, «ne m'y fais pas penser.»

—«Allons,» insiste la comtesse, «voilà ce qui te fait si mal, c'est de t'exalter de la sorte pour des scrupules d'enfant. Tu es bien libre de recevoir qui te plaît, peut-être… Et veux-tu qu'une fois je te parle comme à ma sœur? Il te plaît beaucoup, Raymond, et veux-tu que je te dise encore quelque chose et que tu sais bien?…»

—«Non, tais-toi,» redit Mme de Tillières en se redressant et regardant l'autre avec égarement. «Je ne veux pas t'entendre.»

—«Mais,» continue Gabrielle qui, devant ce trouble pour elle inexplicable, se décide à frapper un grand coup, «pourquoi ne l'épouserais-tu pas?»

—«L'épouser?» s'écria Juliette d'un accent déchiré, «mais c'est impossible, entends-tu, impossible.»

—«Et pourquoi?»