—«Maintenant, mon cher ami, laissez-moi vous entretenir d'un vrai service à rendre à Mme de Tillières.»

—«Lequel?» dit Accragne, aux lèvres duquel revint son bon sourire, aussitôt que l'autre eut nommé Casal.—«Je sais ce que c'est,» continua-t-il. «Notre chère Mme de Tillières l'a intéressé à notre œuvre… Il nous a déjà souscrit dix nouveaux lits… Que voulez-vous? Il faut coqueter un peu pour l'amour des pauvres… Vous, clérical, vous ne pouvez pas vous en indigner. L'Église a bien inventé le Purgatoire pour nourrir le culte…»

—«Il ne me manquait plus que cela,» se disait d'Avançon en reprenant l'ascenseur après avoir dû essuyer cette fois, non plus l'éloge de Casal, mais quelques plaisanteries plus ou moins heureusement inspirées du Dictionnaire philosophique, «et il ne voit pas que si ce garçon donne son argent à cette œuvre que le diable emporte, au lieu de le jeter sur le tapis vert, ce n'est pas naturel!… C'est encore heureux que de Jardes soit absent, j'aurais sans doute appris que Casal se dévoue à quelque entreprise patriotique, la poudre sans fumée ou la direction des ballons! Mais, patience. Poyanne va revenir, et, si je n'aime pas ses idées à celui-là, du moins il a du bon sens…»


C'est ainsi que le drame de cœur qui se préparait depuis plusieurs semaines, grâce au silence de Mme de Tillières et à ses complications de sentiment, allait se trouver du coup amené à une crise aiguë par l'impardonnable maladresse d'un ami qui se croyait, qui était très dévoué. Mais comment aurait-il soupçonné que sa démarche auprès de Poyanne constituait pour Juliette le plus grand danger et préparait à Poyanne lui-même les plus cruelles douleurs? De telles aventures représentent la rançon, parfois affreuse, des bonheurs défendus. Elles ne sont qu'un cas entre mille de cette loi, évidente pour quiconque étudie la vie humaine avec suite et sans parti pris, à savoir que la plupart du temps nos fautes se punissent par leur propre succès. Il y a, dans ce que nous appelons le jeu naturel des événements, comme une profonde justice qui nous laisse mener notre existence au gré de nos mauvais désirs; puis la simple logique de ces désirs réalisés nous en châtie inévitablement. Juliette de Tillières et Henry de Poyanne s'étaient appliqués, des années durant, à tromper de leur mieux leur entourage le plus immédiat, sur le caractère de leur liaison. Ils y avaient réussi. Quoi d'étonnant qu'une des personnes de cet entourage, dupée comme les autres, vînt agir dans le sens de ses convictions et faire à ces amants, dont il ne soupçonnait pas les vrais rapports, un mal irréparable? Le pire était que ce terrible d'Avançon, racontant pour la quatrième fois ses doléances sur l'intrusion de Casal rue Matignon, devait nécessairement outrer l'expression de sa pensée. Il avait dit à Mme de Nançay: «On pourrait un jour parler de Juliette à propos de ces visites…;» à Miraut: «J'ai peur que l'on n'en parle…;» à Ludovic Accragne: «Je crois que l'on en parle…» Il devait dire à Poyanne: «Je sais que l'on en parle…» Et il ne donna même pas à Mme de Tillières le temps de le prévenir, tant la haine contre Raymond s'était exaltée dans ce cœur d'homme de cinquante ans, oisif et jaloux. Poyanne était arrivé par un train de cinq heures du matin. À onze heures, d'Avançon, qui avait eu soin de s'informer de ce retour, lui débitait sa philippique:

—«Il n'y a que vous, mon cher ami,» conclut-il, «qui puissiez prévenir cette pauvre femme du tort qu'elle fait à sa réputation… J'aurais voulu lui parler moi-même… Mais, vous vous rappelez, elle est toujours à me taquiner sur mon antipathie envers les jeunes gens, comme si j'avais cette antipathie pour des hommes tels que vous, mon cher Henry!… En revanche, ces viveurs d'aujourd'hui me font horreur, c'est vrai. Ce n'est pas que je blâme la fête chez la jeunesse. Mes amis et moi, nous nous sommes beaucoup amusés, mais nous savions nous amuser… Nous n'aurions jamais imaginé de nous réunir comme ces messieurs, sans femmes, vous entendez, sans femmes, pour nous gorger de nourriture et nous griser à rouler sous la table!… C'est bon pour les Anglais, ces mœurs-là… Mais tout leur vient de Londres, aujourd'hui, leurs vices comme leur toilette… Croiriez-vous qu'ils prétendent ne pouvoir être chaussés que par un certain Domas, Somas, Tamas…, je ne sais plus, qui envoie un ambassadeur comme un roi, chaque printemps, passer la mer et visiter les chaussures de ces jeunes snobs?»

Le vieux Beau eût pu continuer longtemps à flétrir l'anglomanie de la jeunesse moderne. Le comte de Poyanne ne l'écoutait plus. À peine si l'autre, insistant:—«Vous parlerez à Mme de Tillières?» il répondit:—«Je tâcherai de trouver un joint.» Il venait de recevoir en plein cœur un de ces coups de couteau comme tant d'imprudentes mains nous en donnent, qui ne savent pas à quelle place follement sensible elles nous frappent; et nous ne pouvons même pas saigner, sinon en dedans, d'un sang qui nous étouffe, et tout seuls. Quand d'Avançon fut parti, fier de sa diplomatie comme tout un congrès, il ne se doutait guère qu'il laissait derrière lui un homme au désespoir. Le coupable dénonciateur aurait eu moins d'allégresse à traverser la Seine, puis les Champs-Élysées, pour rentrer chez lui, et à rencontrer Casal vers les hauteurs du rond-point, qui revenait du Bois sur le paisible Boscard. Le jeune homme causait en riant avec son compagnon qui n'était autre que lord Herbert.

—«Amuse-toi, mon ami, amuse-toi. Ça n'empêche pas,» songea d'Avançon après l'avoir suivi des yeux quelque temps, avec un peu d'envie pour cette fière tournure, «que nous allons te tailler des croupières… Poyanne va ouvrir le feu. Juliette ne peut pas deviner que je l'ai vu dès ce matin. Je la connais. Elle est si prudente. Elle était née pour être la femme d'un diplomate. Sa première idée, quand elle saura qu'on parle d'elle, sera de s'arranger pour que Casal vienne moins souvent. L'animal se fiche, insiste, commet quelque grosse sottise, et nous en voilà débarrassés. Si ce moyen-là échoue, nous en trouverons un autre. J'en avais trois pour rouler Rogister… Ce qui me fait plaisir, c'est de ne pas m'être trompé sur Poyanne. Je savais bien qu'il verrait, lui, les choses comme elles sont…»


Tandis que ce bourreau sans le savoir se prononçait ce petit monologue de fatuité professionnelle et croyait faire honneur à la Carrière par sa dextérité, sa malheureuse victime, ce Poyanne, au bon sens duquel il rendait cet hommage de connaisseur, allait et venait, en proie au plus subit, au plus violent accès de douleur. La vaste pièce où le comte marchait ainsi, pour tromper par le mouvement l'excès de son agitation intérieure, était un cabinet de travail que des livres garnissaient du haut en bas des quatre murs. Les hautes fenêtres ouvraient sur la verdure du paisible jardin du square et sur la masse grise de l'église Sainte-Clotilde. Que de fois, depuis ces deux années, le grand orateur était resté à se promener de même indéfiniment, à cette même place, le cœur traversé par la cruelle idée qu'il n'était plus aimé, jamais pourtant avec une douleur comparable à celle de ce matin de son retour. Elle n'était pourtant pas bien grosse, cette révélation apportée par le diplomate: Mme de Tillières recevait quelquefois un ami nouveau dont elle ne lui avait jamais parlé dans ses lettres. Rien de plus. Mais, pour celui qui aime, les faits ne sont rien. Leur signification sentimentale est tout, et pour comprendre le terrible contre-coup que celui-ci devait avoir dans le cœur du comte, il est nécessaire d'expliquer dans quelle situation morale il se trouvait au lendemain de sa campagne dans son collège.