—«Une heure et demie… Il est rue de Tilsitt, Gabrielle le reçoit en haut, dans cette pièce qui doit lui rappeler, à lui, tant d'heures si douces. Elles ne reviendront plus… Elle lui parle… Mon Dieu! pourvu qu'il ne s'imagine pas que j'ai eu peur de lui parler moi-même?… Non. Il croira que c'est simplement un signe d'indifférence. Hélas!… Mais le croira-t-il? Allons, qu'est-ce que cela me fait?… Il écoute. Qui sait? Tout n'était sans doute qu'un jeu pour lui, et ce que lui dit Gabrielle lui est bien égal. Mais non. Il m'aimait, et s'il ne me l'a jamais dit, c'était par respect… Quelle délicatesse dans ce cœur—malgré sa vie!… Que va-t-il devenir, maintenant?… Ah! que c'est dur!…»
Puis, après une de ces méditations inconscientes où tout notre être s'en va de nous dans celui d'un autre, et d'où nous nous réveillons comme d'un sommeil morbide, brusquement:
—«Deux heures et quart,» reprit-elle, «c'est fini. Pourvu que Gabrielle n'ait pas eu d'autres visites et qu'elle puisse sortir aussitôt pour venir tout me raconter… Mais on sonne… On va ouvrir… Ce ne peut être qu'elle…»
Mme de Tillières avait en effet pris la précaution de condamner sa porte pour tout le monde, excepté pour Mme de Candale. Ce lui fut donc une surprise, presque à s'évanouir, lorsque le valet de pied introduisit la personne dont elle avait perçu le coup de sonnette, à travers les murs, avec cette acuité maladive des sens propre aux périodes d'extrême tension nerveuse. Elle avait devant elle Casal lui-même. Elle s'était levée pour s'élancer au-devant de Gabrielle. Le saisissement que lui infligea la présence inattendue du jeune homme fut si violent qu'elle dut se rasseoir. Ses jambes se dérobaient sous elle. Malgré l'habitude qu'elle avait de se dominer et quel que fût son intérêt dans ce moment à dissimuler son trouble, elle se sentit pâlir, puis rougir, et sa voix s'arrêta dans sa gorge serrée. Ce lui fut une profonde douceur, dans cette émotion, de voir que Casal n'était pas lui-même moins ému qu'elle. Lui aussi, la démarche qu'il venait d'oser lui enlevait sa présence d'esprit pour ce début d'entretien. Visiblement, à cette entrée dans ce petit salon, il n'était ni le séducteur de sa propre légende, ni le viveur habitué aux adresses de la rouerie masculine, ni le fat gâté par ses retentissants et faciles succès, ni rien qu'un amoureux avec les spontanéités de la passion sincère. Si Juliette s'était jamais imaginé qu'il jouât la comédie avec elle, l'attitude qu'il gardait à cette seconde l'eût détrompée. Ce qu'il y a en effet de particulier dans l'amour vrai, et les femmes le savent d'instinct, c'est qu'il souffre de son triomphe, si ce triomphe coûte une douleur à celle qui en est la victime, et, au lieu d'avoir dans ses prunelles un éclair d'orgueil devant le bouleversement de la jeune femme, si favorable à une déclaration, ce Parisien rompu à toutes les expériences galantes laissait paraître lui-même le trouble d'un jeune homme qui a peur de sa propre audace—et qui craint de déplaire ou de blesser, plus encore qu'il n'espère réussir…
—«Pardonnez-moi, madame,» fit-il après un silence, «si je me suis permis de forcer votre porte en me servant du nom de Mme de Candale… J'arrive de chez elle et j'ai tenu à vous parler aussitôt… Peut-être ce que j'ai à vous dire est-il de nature, sinon à justifier, à expliquer du moins mon indiscrétion… Mais si vous désirez que je me retire et remettre cet entretien à tel moment qui vous conviendra, je suis prêt à vous obéir…»
Il parlait d'une voix soumise, presque avec timidité. Mme de Tillières, elle, avait eu le temps de se reprendre et la force de le regarder. Soit que cette attitude non jouée lui touchât le cœur, soit qu'elle voulût ne point paraître redouter cette conversation, soit enfin qu'elle cédât à cet attrait de la présence qui se montre au principe de toutes les faiblesses, quand on aime, elle n'agit pas comme elle aurait dû agir pour demeurer dans la logique de son parti pris. Il était si simple de répondre: «Gabrielle vous a dit tout ce que je vous dirais moi-même,» et d'ajouter un mot qui blâmât la visite de Casal de manière à en rendre le renouvellement impossible! Au lieu de cela, elle s'écoutait elle-même répliquer au jeune homme par cette petite phrase, si banale dans ses termes, si grosse de dangers à cet instant:
—«Mon Dieu, monsieur, j'avoue qu'après ce qu'a dû vous dire Mme de Candale, je ne vous attendais pas. Mais je n'ai aucune raison pour refuser de vous écouter et de vous répondre, s'il s'agit, comme je le pense, justement de la commission, un peu délicate, dont j'avais chargé Gabrielle…»
—«Oui, madame,» reprit le jeune homme en s'asseyant, et avec un accent devenu plus ferme. «Vous l'avez deviné, il s'agit de cela, et d'abord, permettez-moi de vous répéter la réponse que j'ai faite tout à l'heure à la comtesse. Vous n'avez, dois-je y insister? aucune résistance à craindre de ma part dès l'instant que vous exprimez un désir comme celui qu'elle m'a transmis… Je comprends les scrupules auxquels vous obéissez, et, si durs qu'ils puissent être pour moi, je les approuve. Je tiens à vous le répéter et à vous donner ma parole que cette visite sera la dernière, si vous persévérez dans votre décision après m'avoir entendu… Je n'aurais qu'un reproche à vous faire, si la faute n'en était évidemment à moi qui n'ai pas su vous faire apprécier le degré de mon respect, de mon culte pour vous. J'aurais aimé que vous me parliez vous-même, au lieu d'employer un tiers, même Mme de Candale. Vous m'auriez épargné mon indiscrétion de tout à l'heure, car je vous aurais dit aussitôt ce que je voulais vous dire depuis bien des jours déjà…»
—«Hé bien!» reprit Juliette avec un sourire, «j'ai eu tort.» Elle voyait déjà, comme s'ils eussent été écrits sur les lèvres de Casal, les mots qu'il se préparait à prononcer; elle en avait à l'avance un frémissement dans tout son être; et, par un dernier effort, elle essayait de maintenir la causerie sur ce ton de demi-légèreté mondaine qui constitue, pour les femmes, la plus habile défense: «Oui, j'ai eu tort, mais, vous le voyez, j'étais, je suis encore bien souffrante… Cet entretien était pénible pour vous, et, pourquoi ne pas vous l'avouer? pénible pour moi. Il y a des choses toujours dures à dire, surtout quand elles s'adressent à un homme qui ne les a pas méritées… Mais vous connaissez ma mère, vous lui avez été présenté ici. Vous savez combien elle est peu de ce temps, et vous devinez ce que deviennent pour elle les moindres rapports de la malveillance… Je n'ai pas le droit d'entrer en lutte avec elle. Vous comprenez cela aussi… Ne voyez donc là aucun grief personnel, et, dans six mois, dans un an, je vous recevrai de nouveau comme aujourd'hui, avec beaucoup, beaucoup d'estime et une très vraie sympathie.»
—«Tout cela est irréfutable,» répondit Raymond en inclinant la tête, «et encore une fois j'ai accepté cet arrêt… Seulement, voici ce que je tiens à y ajouter… En me parlant comme vous venez de le faire, vous vous êtes adressée au Casal officiel, au monsieur qui vous a été présenté voici deux mois, qui est en relation de visite avec vous, comme avec Mme de Candale, avec Mme d'Arcole et vingt autres… Tiendriez-vous exactement le même discours, si celui que vous traitez ainsi en simple connaissance venait vous dire: Depuis que je vous connais, madame, ma vie a changé absolument. Elle n'avait aucun but, elle en a un. Je me croyais fini, usé de cœur, incapable d'un sentiment profond. J'en éprouve un. J'acceptais de vieillir, comme tant de mes camarades, entre le club et le champ de courses, sans autre intérêt que de tuer les jours après les jours, à travers ce que l'on est convenu d'appeler le plaisir. Je vois aujourd'hui devant moi le plus sérieux, le plus haut, le plus passionné des intérêts… Je vous affirme que j'aurais mis des semaines et des semaines à vous parler de la sorte, si les choses n'en étaient pas arrivées à cette crise aiguë. Entre ce que j'étais, le soir où je me suis assis auprès de vous à la table de Mme de Candale, et ce que je suis maintenant, il y a un amour comme je n'en avais jamais ni senti ni imaginé, un amour fait de respect et de dévouement, autant que de passion, et voilà ce que j'ai voulu que vous sachiez, pour avoir le droit d'ajouter ceci: lorsque, dans six mois, vous me permettrez de revenir, si je vous apporte, après cette séparation, le même cœur rempli du même amour et si je viens vous demander d'accepter mon nom et de devenir ma femme, me répondrez-vous certainement: Non?»