Il ne voulait pas faire la réponse ni se prononcer nettement à lui-même le mot qui lui dévorait le cœur. Il entrevoyait que l'influence d'un autre homme expliquait seule la soudaine énergie de Juliette à son égard, et il ne supportait pas de l'entrevoir. Cette tempête intérieure eut pour résultat, d'abord, que le pauvre Téméraire fut ramené à l'écurie, couvert d'écume et brisé par une course forcée,—pour le plus grand désespoir du groom préposé à son entretien,—et puis, que Casal lui-même se dirigeait de nouveau, à deux heures, vers la rue Matignon. Pourquoi? Il savait d'avance que Mme de Tillières l'aurait, suivant toutes les probabilités, consigné définitivement à sa porte, mais il éprouvait l'impérieux besoin de s'en assurer. Il calculait aussi qu'il y avait une chance contre mille pour qu'elle n'eût pas osé donner cet ordre. Dans ce cas-là, il la verrait, et, cette fois, il lui arracherait l'aveu du vrai motif qui avait si subitement déterminé cette volte-face dans leurs relations. Il reconnut, avec une émotion mêlée de la plus cuisante anxiété, le coin de cette rue, le long mur du jardin qui la borde sur un côté, la face de la maison. Il entra sans parler au concierge, et marcha tout droit vers le perron protégé par la petite guérite vitrée. La force du désir était si vive en lui,—et nous sommes toujours si près de croire à ce que nous désirons fortement,—que ce lui fut une déception lorsque le valet de pied lui répondit, avec une physionomie inscrutable:

—«Madame la marquise n'est pas chez elle…»

—«Je devais m'y attendre,» se dit Casal, «et ce n'est pas fier d'être venu me faire dire cela…»

Il s'en allait sur cette pensée, du pas mélancolique d'un homme qui n'a aucun but devant lui, lorsque, en fouillant la rue de cet œil aiguisé qui fonctionne quasi mécaniquement chez les chasseurs, les pêcheurs et les escrimeurs, tous gens dressés à une observation continuelle du détail des choses autour d'eux et devant eux, il aperçut, marchant en sens inverse, sur l'autre trottoir, quelqu'un qu'il ne reconnut pas bien d'abord, et avec lequel il échangea un coup de chapeau presque hésitant.

—«Parbleu,» se souvint-il tout d'un coup, «c'est le comte Henry de Poyanne… C'est juste… Il est lié avec Mme de Tillières… Je me rappelle avoir entendu Mme de Candale ou Juliette, je ne sais plus, dire qu'il revenait ces jours-ci… Il va peut-être chez elle… Je verrai bien s'il est reçu… S'il l'est, je ne pourrai plus douter que la porte me soit fermée…»

Il se retourna pour suivre des yeux celui dans lequel il ne soupçonnait pas encore un rival, et il vit que Poyanne, arrêté sur le seuil de la maison de Mme de Tillières, s'était, lui aussi, retourné, pour le suivre également des yeux. Les deux hommes demeurèrent quelques secondes, immobiles, à se dévisager. Puis le comte poussa le battant de la porte et ne reparut plus.

—«Allons,» pensa Casal, «ça y est… Elle le reçoit et elle ne me reçoit pas… Mais pourquoi diable a-t-il fait ainsi attention à moi? Au temps où nous nous voyions chez Pauline de Corcieux, à peine si nous nous adressions la parole et si j'avais l'air d'exister pour lui, tandis que maintenant… Mme de Tillières lui aurait-elle raconté qu'elle m'a consigné? Dans quels termes sont-ils? C'est le seul de ses amis que je n'aie pas vu avec elle… Nous en avons parlé. Dans quelles circonstances?…»

Il se souvint alors tout d'un coup, et avec une exactitude extrême, d'une petite scène qui, sur le moment, avait passé pour lui inaperçue;—mais cette rencontre à cette porte la fit ressusciter soudain dans le champ de sa vision intérieure, comme si elle eût daté de la veille. C'était chez Mme de Candale. Juliette se montrait gaie et rieuse. La comtesse avait par hasard prononcé le nom du grand orateur monarchiste, et Casal s'était mis à le plaisanter. Avec son tact habituel, il avait tout de suite senti qu'il faisait fausse route, car les deux amies n'avaient pas relevé un seul de ses mots et les sourcils de Mme de Tillières s'étaient subitement froncés. Puis la causerie avait changé et la jeune femme ne s'y était plus mêlée que distraitement. Casal se rappela encore ce détail. Quel rapport pouvait bien rattacher ses préoccupations d'aujourd'hui à son impression d'alors? Il ne s'en rendait pas compte, mais l'image de cet homme debout sur la porte de Juliette et qui l'accompagnait, lui, l'évincé, de son regard, lui resta présente toute l'après-midi qu'il passa au jeu de paume des Tuileries. Là, ayant rencontré le jeune marquis de La Môle, député de la droite comme le comte Henry, il lui demanda:

—«Tu connais Poyanne, toi, Norbert?»