—«Et que vous ne penserez plus d'elle ce que vous venez d'en dire?» insista la comtesse.

—«Et que je ne le penserai plus…,» dit Casal; et il eut la force de continuer l'entretien sur un autre ton, en abordant un autre sujet, mais cette fois, il n'arriva plus à tromper Gabrielle qui pourtant ne chercha pas à en savoir davantage. Elle se reprochait déjà de n'avoir pas suivi le seul procédé vraiment efficace pour dérouter une inquisition jalouse: le silence. Elle sentit, sans bien comprendre cependant la force de la ruse employée par le jeune homme, qu'elle avait trop parlé. Aussi, lorsque Casal eut pris congé d'elle, demeura-t-elle longtemps, longtemps, le front dans sa main, à se faire des reproches et à se demander si elle devait ou non prévenir Juliette. Un danger menaçait son amie. Elle le sentait, par le même instinct qui lui faisait apercevoir maintenant dans Raymond des abîmes de passion auxquels elle n'eût pas cru avant cette visite:

—«Oui,» conclut-elle, «j'irai rue Matignon, et tout de suite, la mettre en garde… Après tout, que peut-il faire, sinon l'ennuyer d'une lettre ou d'une scène? Mais comment a-t-il découvert la vérité?»


Non. Casal ne l'avait pas entièrement découverte, cette vérité cruelle.—L'épreuve pourtant avait réussi et Mme de Candale, en défendant son amie d'une façon si légère à propos de Miraut, puis si vive à propos de l'autre, venait de préciser le champ de recherches où cette jalousie en éveil allait opérer: c'était bien du côté de Poyanne qu'il fallait poursuivre le secret de la vie de Mme de Tillières. Trop évidemment, la comtesse n'avait pas attaché une importance égale aux deux accusations. Pourquoi, sinon parce que la seconde touchait à quelque chose de vrai, et l'autre non? Quand le jeune homme se retrouva face à face avec lui-même, au sortir de cette visite, il subit la crise de souffrance dont s'accompagne chaque progrès de la jalousie vers la certitude. Un fait nouveau était acquis et Raymond l'interpréta aussitôt, comme il arrive aux cœurs tourmentés, dans le sens de ses pires imaginations. «Plus de doute,» se disait-il en marchant du côté du Bois pour dompter son anxiété par une de ces promenades forcenées qui, dans ces heures-là, ne fatiguent même pas le corps, «non, plus de doute, Poyanne est son amant.»

Les visions affreuses qu'il avait essayé de fuir en hasardant son étrange démarche auprès de Mme de Candale lui revinrent, sans qu'il luttât contre elles, cette fois. Elles le hantaient, elles l'obsédaient de nouveau, le soir, assis à table avec son inséparable lord Herbert. Elles ne devaient pas le quitter durant les jours qui suivirent, et qu'il employa tour à tour à lutter contre sa peine à force d'excès, puis à prendre et reprendre encore les idées d'où naissait cette peine. Ne possédant pas les données qui lui eussent permis de reconstituer toute l'histoire de Juliette depuis dix années, il ne devinait en aucune manière le drame qui s'était joué dans cette âme, ce duel entre l'amour et la pitié, cette lutte entre la soif du bonheur personnel et un besoin de fidélité à des engagements pris. Cette créature si fine lui apparaissait comme une énigme de duplicité d'autant plus monstrueuse qu'il l'avait sentie plus charmante. S'était-il assez abandonné à sa merci! L'avait-il assez sottement jugée noble, fière, délicate, pure! et elle s'amusait à tromper avec lui le loisir que lui laissait l'absence d'un amant!—«Oui, d'un amant,» insistait-il, apercevant, à mesure que les jours succédaient aux jours, s'efforçant d'apercevoir plus d'indiscutable signification dans l'attitude de Mme de Candale. Puis, à de certaines minutes, il était bien contraint de se dire:

—«Non, ce n'est pas encore une preuve absolue, la preuve… Mais l'a-t-on jamais, à moins d'avoir vu?…»

Telles étaient les dispositions d'esprit où se trouvait cet homme malheureux en gagnant, une semaine environ après sa visite chez Mme de Candale, son fauteuil du Théâtre-Français, le dernier mardi de la saison. Malgré son malaise intime, étant de la race de ceux qui ne se rendent pas, il multipliait les occasions de ne pas rester seul, et, après avoir vaqué toute la journée à des occupations de sport, il s'entraînait le soir à des corvées de vie élégante, comme s'il n'eût pas porté dans son cœur la lancinante plaie du plus affreux soupçon. Et puis, en allant dans les endroits comme l'Opéra ou la Comédie qu'il détestait le plus jadis, et à cette époque de l'année, il recherchait,—sans se l'avouer,—la possibilité de revoir Mme de Tillières. Il ne l'avait pas rencontrée une seule fois depuis que, réveillée de son évanouissement, elle l'avait renvoyé de chez elle. En vain se tendait-il à ne pas écouter la voix qui plaidait dans son cœur pour la jeune femme. Elle éveille en nous un écho si tendre, cette voix qui défend notre amour contre nous-mêmes! Et, malgré lui, Casal voyait dans la réclusion que supposait cette constante absence un signe que son trouble de la dernière entrevue n'avait pas été joué. Une de ces superstitions inexplicables et invincibles, comme en ont les amants, l'empêchait de croire qu'elle eût quitté Paris, quoiqu'il y eût bien des probabilités pour qu'elle eût pris ce sage parti. Mais non, tout ne pouvait pas être ainsi fini entre eux, sans une nouvelle et décisive explication, et, ce soir encore, il était là dans une stalle, n'écoutant pas la pièce et fouillant les loges de sa lorgnette, bien qu'il eût déjà constaté que la baignoire de Mme de Candale, où Mme de Tillières venait toujours, restait désespérément vide. Tout d'un coup, à trois rangées de fauteuils de lui, en avant, ses yeux rencontrèrent le visage, tourné de son côté, de quelqu'un qui le regardait lui-même, et il reconnut Henry de Poyanne. Comme dans la rue Matignon, et sur le seuil de la maison de Juliette, ce croisement de regards ne dura qu'une seconde, et aussitôt le comte parut uniquement occupé à suivre le dialogue et le jeu des acteurs. Raymond, lui, n'avait pas besoin de se détourner pour continuer à considérer son rival. Il lui suffisait de se pencher un peu, et il voyait les cheveux blonds par places et grisonnants à d'autres du célèbre orateur, son profil perdu, ses maigres épaules, la main sur laquelle cet homme appuyait son menton, sans doute pour se donner une contenance, et cette main fine serrait la lorgnette avec une nervosité qui révélait une émotion contenue. Du moins Casal se l'imagina ainsi. Lui-même était bouleversé. Il y a dans la présence du rival que nous soupçonnons de posséder ou d'avoir possédé la femme dont nous sommes épris, un principe de répulsion qui va chez certains êtres jusqu'à l'anéantissement et qui chez d'autres éveille de ces rages froides auxquelles un crime ne coûterait pas. De telles rencontres remuent dans notre nature amoureuse tout l'arrière-fond féroce du mâle qui tue plutôt que de partager. Les volontés les plus étranges en jaillissent qui nous étonnent, plus tard, comme si c'était un autre qui les avait conçues et exécutées. Ainsi et tandis qu'il contemplait avec l'avidité de la jalousie cet homme assis à quelques mètres de lui et l'objet de ses plus douloureuses rêveries depuis des heures et des heures, une singulière, une folle idée s'empara soudain de Casal. Il eut l'intuition qu'il la tenait, cette preuve tant désirée. Cette fois il allait pouvoir achever en évidence absolue les probabilités, encore douteuses malgré tout, de son entretien avec Mme de Candale. Il n'ignorait pas que Poyanne s'était battu en héros pendant la guerre. Il savait, d'autre part, le duel de Besançon, auquel le comte avait su contraindre l'amant de sa femme. Il avait donc devant lui quelqu'un de trop brave pour supporter le moindre affront:


—«Raisonnons,» se dit-il. «Si je l'aborde dans l'entr'acte et que je lui fasse, de lui à moi, et sans témoins, une de ces demi-avanies qu'un homme de son caractère ne peut tolérer sans obéir pour cela à des raisons impérieuses, je saurai tout enfin… S'il est l'amant de Mme de Tillières et si c'est lui qui m'a réellement fait mettre dehors, à tout prix il voudra que le nom de cette femme ne soit prononcé ni entre nous, ni à propos de nous, et il s'arrangera pour éviter une rencontre. S'il n'y a rien entre eux, il m'arrêtera au premier mot, et puis je lui donnerai ou il me donnera un coup d'épée… On ne sait jamais… Ça m'amusera de me battre en ce moment, et ce risque vaut bien la chance d'avoir ma preuve… Car s'il file doux, c'est bien une preuve, cette fois, et indiscutable.»