—«C'est donc vrai!…» s'écria-t-elle en le prenant dans ses bras. La soudaine certitude que vraiment les deux hommes allaient se battre l'un contre l'autre l'avait frappée de ce coup de panique qui ne permet plus la réflexion, et elle continuait, tremblant de tous ses membres et serrant Henry contre elle avec la force que donne la fièvre: «Non, ce duel n'aura pas lieu. Vous ne vous battrez pas… Toi contre lui, non, non, je ne veux pas… Ah! si tu m'aimes, tu trouveras le moyen d'empêcher que cette chose monstrueuse n'ait lieu… Vous deux! L'un contre l'autre!… Non, non, non, ce n'est pas possible, jure-moi que ce ne sera pas… Entends-tu? Je ne le veux pas… J'en mourrais… Vous deux!… Vous deux!…»
Toi contre lui!… Vous deux!…—Le comte l'écoutait jeter ces mots et révéler ainsi l'affreuse dualité de cœur qu'il soupçonnait depuis des jours, qu'elle s'était tant appliquée à lui cacher. Elle avait vu ces deux êtres, qui lui étaient si chers l'un et l'autre, dans un même éclair d'épouvante, et elle la disait, sa double vision, dans ce saisissement de la terreur affolée qui montre le fond entier des âmes. Cet amant malheureux sentit frémir en lui à cette évidence toutes les jalousies morales dont il avait trop souffert; il se dégagea de cette étreinte, il repoussa presque avec dureté ces bras qui le pressaient, ces mains qui s'attachaient à ses vêtements, et il répondit:
—«Nous deux!… Vous voyez, vous ne savez pas si vous tremblez pour lui ou pour moi! Vous ne savez pas lequel vous aimez!… Ou plutôt si…,» continua-t-il avec une amertume d'accent qui arrêta du coup Juliette et la fit se tenir immobile sous la secousse d'une nouvelle terreur. Les paroles de Poyanne résonnaient en elle avec le dur accent de la vérité. «Si, vous le savez; et lui aussi, lui, il le sait… Je comprends maintenant pourquoi, ne voyant plus entre lui et votre cœur qu'un obstacle, ce dernier reste d'affection pour moi, il a voulu le supprimer en me supprimant… Mais puisqu'il vous a dit, contre la parole qu'il m'avait donnée, que nous nous battions demain, vous a-t-il bien raconté qu'il s'était permis de m'appeler lâche?—Lâche, entendez-vous, et me demandez-vous d'accepter cette injure? Et puis, voulez-vous que je vous dise tout? Il ne me l'aurait pas fait, ce mortel outrage, que je ne laisserais pas échapper cette occasion de jouer ma vie contre la sienne, car je le hais, cet homme!… Ah! que je le hais!»
—«Henry,» reprit-elle d'une voix brisée et lui prenant la main cette fois avec la timidité vaincue d'un enfant qui implore grâce, «je t'en supplie, crois-moi… Je te le jure, par tout notre passé, notre cher passé, je n'ai rien su que par Gabrielle et par toi… Elle est venue tout à l'heure. Son mari est témoin dans cette horrible affaire. Il a dit deux ou trois phrases qui ont éveillé ses soupçons à elle et puis les miens, quand elle me les a répétées… Alors, quand j'ai entendu l'aveu de ta bouche, j'ai vu du sang,—du sang versé à cause de moi!… Et j'ai crié… Mais je n'aime que toi, mais je suis à toi pour la vie!… Nous allions être si heureux… Tu m'étais revenu si bon, si tendre… Comprends donc, en admettant que cet homme m'aime, s'il t'a cherché querelle, c'est parce qu'il sait que je n'aime que toi, que je t'aimerai toujours…»
—«Il ne m'en a pas moins insulté,» interrompit le comte, «et je ne peux plus rien pour affacer cela… Non, je ne peux pas plus reculer que si nous étions à demain et que l'on vînt de nous dire: feu… Je te crois…,» ajouta-t-il en répondant au serrement de main de sa maîtresse par une pression longue et passionnée. Il avait de nouveau constaté qu'elle était sincère dans cet élan vers lui, aussitôt qu'il souffrait. Il n'osa pas lui dire sa vraie pensée: «Si j'étais sûr que tu ne l'aimes pas! Mais non, tu l'aimes et tu ne veux pas l'aimer; et moi, tu voudrais m'aimer…» Il commençait à se sentir si las de cette éternelle incertitude, et il avait tant besoin de conserver son sang-froid pour bien régler toutes ses affaires durant cette après-midi, peut-être sa dernière. «Oui,» insista-t-il, «je te crois. Et je comprends que j'ai été un imprudent de te parler comme j'ai fait… Tu sais tout maintenant. Je ne peux pas retirer ce que j'ai dit. Sois courageuse, mon amie, et ne prononce plus un mot sur ce sujet… On ne discute pas, tu sens cela mieux que personne, avec les questions d'honneur… D'ailleurs je dois te quitter. J'étais venu te demander de me recevoir à neuf heures, après le dîner. Je te dirai au revoir, si Dieu permet… Tu auras réfléchi, et nous causerons sans nous dire de ces phrases qui nous font si mal, à toi et à moi, pour rien… Nous ne sommes déjà pas trop heureux!»
Elle le laissa partir sans lui répondre. Que pouvait-elle devant l'évidence de cette nécessité sociale aussi implacablement opprimante que la nécessité physique, que la chute d'une maison ou bien qu'un tremblement de terre? Raymond avait outragé Henry et ce dernier avait raison: le duel était inévitable. Mais la nécessité n'implique pas que l'on se résigne, et, dans ce cœur de femme deux fois atteint, toutes les puissances de la révolte frémissaient contre l'acceptation de l'atroce torture que lui représentait cette rencontre entre ces deux hommes. Depuis longtemps Poyanne avait disparu, et elle était là toujours, comme à la minute ou la porte s'était refermée derrière lui, assise ou plutôt abîmée dans un fauteuil, les mains jointes sur les genoux, la tête penchée en avant, les yeux fixes, et c'était dans sa tête un va-et-vient tourbillonnant d'images qui lui montraient Henry et Raymond debout à quelques pas l'un de l'autre, le groupe des témoins, le signal, les canons abaissés des pistolets,—son amant n'avait-il pas fait allusion à cette arme?… Et puis l'un des deux gisait à terre… Elle voyait Poyanne tombant ainsi: les yeux de cet ami de dix années, ces yeux dans lesquels elle n'avait jamais pu supporter un passage triste, se tournaient vers elle, et dans ce regard d'agonie, elle lisait ce reproche suprême: «C'est toi qui m'as tué…» Elle chassait ce cauchemar de funeste présage avec toutes les forces de son âme, et cette autre image s'imposait à elle aussitôt: Casal frappé à mort, ce Casal dont la présence la secouait d'un frisson de joie et de peur, dont l'absence la faisait dépérir de mélancolie. Ce noble visage d'homme, dont la beauté si mâle l'avait tant séduite, lui apparaissait tout pâle, et les yeux de celui-là regardaient aussi vers elle, non plus avec de tendres reproches, mais avec cette intolérable expression de mépris dont la seule idée la torturait depuis plusieurs jours. Et,—comment comprendre qu'il y eût place en elle pour cette misérable ambiguïté de sensation?—-même à cette heure d'une crise tragique, elle ne savait pas, elle ne pouvait pas savoir lequel des deux elle pleurerait avec les larmes les plus amères, si le duel avait lieu et s'il aboutissait à un dénouement fatal… Mais non. Il n'aurait pas lieu! Dût-elle aller sur le terrain et se jeter à leurs pieds, là, devant les témoins, elle le ferait. Insensée! Elle ne savait ni le moment, ni l'endroit, ni rien, sinon qu'avant vingt-quatre heures, moins peut-être, la scène dernière du drame amené par sa coupable faiblesse se serait accomplie. Son impuissance, elle l'avait mesurée quand Poyanne lui avait parlé avec la fermeté d'un homme qui n'admet pas même la discussion, et elle n'avait pas trouvé un mot à répondre. Que faire? mon Dieu! Que faire?… S'adresser aux témoins? C'est leur rôle à eux d'empêcher ces combats atroces. Mais qui étaient-ils? Elle savait les noms de Candale et de lord Herbert. Quand elle arriverait à joindre ces deux-là, que leur dirait-elle? Au nom de quoi supplierait-elle ces amis de l'homme qu'elle avait trompé? Car, pour eux, et s'ils connaissaient toute son histoire par les confidences de leur client, elle était, elle, une coquette, une infâme et perfide coquette, qui s'était fait faire la cour pendant l'absence de son amant, par quelqu'un qu'elle se proposait de mettre à la porte, sitôt cet amant revenu. Comment leur expliquerait-elle sa bonne foi absolue, ses concessions involontaires et surtout cette anomalie abominable de son cœur si sincère, si double, qu'elle tremblait également pour tous les deux devant leur commun danger? Et le cauchemar recommençait. Elle voyait un trou dans une poitrine, un front meurtri d'une balle, du sang couler, et, avec ce sang, que ce fût celui d'Henry ou celui de l'autre, sa vie s'en irait tout entière dans une inexprimable souffrance, si aiguë que c'était à souhaiter de mourir tout de suite, pour jamais, jamais ne voir cela!…
L'heure sonna. Machinalement Juliette releva la tête à ce bruit, qui lui sembla retentir dans le grand silence de la chambre avec une solennité d'amplitude inaccoutumée. Elle regarda la pendule dont le balancier lui mesurait, minute par minute, seconde par seconde, le temps qui restait pour empêcher que le cauchemar de ce duel ne devînt une terrible, une irréparable réalité. Elle vit que l'aiguille marquait quatre heures. Il y avait plus d'une heure que Poyanne l'avait quittée, et elle était demeurée là sans agir, quand Gabrielle l'attendait, prête à l'appuyer dans son œuvre de conciliation. Cette idée qu'elle avait ainsi perdu, sans les employer, un si grand nombre de ces instants qui lui étaient avarement comptés, la fit se lever brusquement. Elle passa ses mains sur ses yeux, et, à sa prostration épouvantée, succéda tout d'un coup la fièvre active des moments de désespoir. En un clin d'œil elle eut sonné sa femme de chambre, passé une robe de ville, demandé un fiacre,—faire atteler était trop long,—et elle roulait du côté de la rue de Tilsitt. Vingt projets divers tournoyaient dans sa tête en feu, auxquels la comtesse était toujours mêlée, et qui s'écroulèrent devant un contretemps bien simple à prévoir. Ne voyant pas arriver son amie et rongée elle-même d'impatience, Mme de Candale était partie de son côté pour la rue Matignon. Leurs voitures s'étaient sans doute croisées, car le portier insista sur la toute récente sortie de sa maîtresse:
—«Madame la comtesse était là, il y a dix minutes.»