Sans m'étendre sur les événements un peu incohérents que renferme le roman, je dois rappeler deux phases de la vie de Lélia, qui, sous deux formes différentes, la montrent aux prises avec la solitude. Nous avons maintes fois remarqué le rôle important que la solitude joue dans la maladie du siècle. Pour ne citer, à cet égard, que le plus mémorable exemple qui se soit produit depuis Jean-Jacques Rousseau, on sait que son Senancour a pratiqué la vie du solitaire et l'a décrite dans deux ouvrages. Le moins considérable des deux, le roman d'Isabelle, offre même ce caractère spécial de ressemblance avec celui de Lélia, que dans l'un et l'autre il s'agit de femmes, de jeunes femmes, se vouant à la solitude par un sentiment étranger à la vocation religieuse. Les deux romans ayant paru dans la même année, je ne saurais dire si l'un d'eux a eu cependant assez d'avance sur l'autre, pour que la première publication ait pu inspirer la seconde. A défaut d'indice contraire, j'incline à penser que Senancour, qui avait déjà profité de René en donnant Obermann, a tiré aussi, dans la création d'Isabelle, quelque parti de Lélia. Quoiqu'il en soit, le roman d'Isabelle, comme les differents ouvrages sur le même sujet que nous avons rencontrés, tendent à démontrer le danger de la solitude, surtout pour les imaginations portées à la tristesse et à la rêverie. La même leçon résulte encore de certains développements de Lélia.

Dans une première retraite, Lélia perd le sommeil; elle n'a de repos que dans des rêveries qui épuisent son imagination, et qui lui font prendre en dégoût la réalité. Seule en présence de la pensée de Dieu, elle se trouble et faiblit. «Dieu, rien que Dieu, dit-elle, c'est trop ou trop peu! Dans l'isolement c'est une pensée trop immense.» Néanmoins, après un retour momentané dans le monde, elle rend sa solitude plus complète encore, en se réfugiant dans un monastère abandonné et y faisant un vœu temporaire de claustration. Le calme suit d'abord cette grande résolution; mais bientôt le doute l'assiège de nouveau. A peine si la contemplation de la nature lui donne parfois quelques courtes joies. Tantôt redoutant l'avenir qui l'attend quand elle rentrera parmi les hommes, tantôt supportant mal d'être éloignée de ses semblables, sa force se consume dans ces alternatives. Après des nuits de douleur aiguë, elle a des jours de morne stupeur, rarement des éclaircies de tranquillité et de raison. Pendant le second hiver de sa séquestration, «sa résignation dégénère en apathie, l'activité des pensées devient le dérèglement;» et elle résume ainsi son état: «Je me débattais alternativement contre l'appréhension de l'idiotisme et celle de la folie.» Sans doute elle aurait trouvé la mort dans les ruines qu'elle habitait, si elle n'en avait été arrachée malgré elle.

Sa seconde retraite est moins sévère. Elle s'enferme dans un couvent au sein d'une communauté entière. Elle a pensé que ce genre de vie avait les avantages sans les inconvénients de l'isolement; et cette opinion est juste sans doute, appliquée à des personnes que la foi soutient dans leur épreuve; mais Lélia qui, à ce moment de sa vie, déclare qu'elle croit en Dieu, et «qu'elle l'aime d'un amour insensé,» n'a cependant pas de lui des notions constantes et sûres. Le Dieu qu'elle aime est un Dieu bien abstrait; c'est tout ce qui n'est pas la réalité visible. Pour devenir religieuse et bientôt abbesse, singulière transformation que ne faisait pas prévoir le début du roman, elle a prononcé des vœux équivoques, et esquivé une véritable profession de foi. Elle a embrassé la religion catholique faute de mieux, et ainsi qu'elle prend soin de le dire, «c'est le cloître et non pas l'Église qui l'a adopté.» Eh bien! dans ce cloître qu'elle a voulu, que devient cette abbesse invraisemblable? elle y pleure ce qu'elle a volontairement sacrifié. «Sachez-le bien, dit-elle, ma vie est un martyre, car si les grandes résolutions enchaînent nos instincts, elles ne les détruisent pas. J'ai résolu de ne pas vivre; je ne cède pas au désir de la vie, mais mon cœur n'en vit pas moins, éternellement jeune, puissant, plein du besoin d'aimer et de l'ardeur de la vie. J'aime, mais je n'aime personne, car l'homme que je pourrais aimer n'est pas né, et il ne naîtra peut-être que plusieurs siècles après ma mort!» Je ne sache pas que les effets de l'isolement sur l'âme, l'exaltation ou la dépression qu'il imprime à ses puissances, les ravages de toutes sortes qu'il y exerce, aient jamais été décrits avec plus d'amertume et de vigueur. L'autorité de Lélia s'ajoute donc à celle des solitaires dont j'ai déjà rappelé la vie et les écrits.

En somme, cette femme extraordinaire finit comme elle a vécu. Chassée du cloître par l'Inquisition, qui avait trouvé en elle, il faut le dire, une victime assez naturelle, elle promène au hasard sa tristesse dans la montagne, et meurt en exhalant avec la vie cette délirante imprécation: «Oh! oui! oui, hélas! le désespoir règne, et la souffrance et la plainte émanent de tous les pores de la création.... Il y a un être malheureux, maudit, un être immense, terrible, et tel que ce monde où nous vivons ne peut le contenir. Cet être invisible est dans tout, et sa voix remplit l'espace d'un éternel sanglot. Quel est-il? d'où vient-il?.... Les hommes t'ont donné mille noms symboliques, moi je t'appelle Désir, moi, Sibylle, mais Sibylle désolée; depuis dix mille ans j'ai crié dans l'infini: Vérité! vérité! depuis dix mille ans l'infini me répond: Désir! désir! O Sibylle désolée! ô muette Pythie, brise donc ta tête aux rochers de ton antre, et mêle ton sang fumant de rage à l'écume de la mer; car tu crois avoir possédé le Verbe tout-puissant, et depuis dix mille ans tu le cherches en vain!»

Tel est le dernier cri de la femme qui, dans la pensée de l'auteur, personnifie «l'excès de douleur produit par l'abus de la pensée.» D'après l'écrivain, Lélia n'a été «que le type commun de la souffrance de toute une génération maladive et faible.» Il y a du vrai, en même temps que de l'exagération dans cette parole, mais c'est surtout en elle-même que Mme Sand a pris l'idée principale de cette composition; c'est surtout en elle qu'elle trouvait et le goût de la rêverie et de la solitude, et cette préoccupation ardente et passionnée des plus graves problèmes.

Dans une lettre écrite de Nohant, le 15 janvier 1854, elle a écrit qu'elle avait composé Lélia «sous le poids d'une souffrance intérieure quasi-mortelle, souffrance toute morale et qui lui créait des angoisses, inexplicables pour les gens qui vivent sans chercher la cause et le but de la vie.» Et elle ajoutait: «Ceux qui liront plus tard l'histoire de ma vie intellectuelle ne s'étonneront plus que le doute ait été pour moi une chose si sérieuse et une crise si terrible.» Et n'était-ce pas aussi d'après ses souvenirs que Mme Sand décrivait une faiblesse qu'elle attribue, non plus à Lélia, mais à un des personnages secondaires du roman, à Sténio?

En effet, Sténio, le poète d'abord pur, plus tard corrompu par les voluptés, Sténio prêche ouvertement le suicide. Il médite longuement le sien, il le justifie par des sophismes: «J'ai accompli ma tâche d'homme, dit-il à Dieu; si tu es un maître vindicatif et colère, la mort ne me sera pas un refuge et je n'échapperai pas, quoi que je fasse, aux expiations de l'autre vie; si tu es juste et bon, tu m'accueilleras dans ton sein et tu me guériras des maux que j'ai soufferts; si tu n'es pas, oh! alors je suis moi-même mon dieu et mon maître, et je peux briser le temple et l'idole.» Il oublie, au milieu de ces différentes hypothèses, que la sévérité de Dieu peut être désarmée par le repentir de l'homme, et que sa bonté peut être découragée par une faute suprême et irréparable de la créature; et sur la foi de son raisonnement imparfait, il se jette dans les eaux d'un lac, au fond duquel il va rencontrer peut-être une terrible réfutation de son système. On le voit, il est permis de penser que pour cet incident de son roman, Mme Sand s'est reportée aux impressions de sa première jeunesse, à cette tentative de suicide que je viens de rappeler et aux raisons qui l'y avaient poussée.

Faut-il toutefois dans les tristesses de Lélia ou de Sténio, voir l'expression absolument fidèle et nullement forcée de l'état d'âme de Mme Sand vers 1833? C'est ce qu'un de ses amis, M. Sainte-Beuve lui-même, avait cru naïvement; mais elle ne voulut pas le laisser sous l'empire de cette illusion. «Après avoir écouté Lélia, lui écrit-elle en mars 1833, vous m'avez dit une chose qui m'a fait de la peine, vous m'avez dit que vous aviez peur de moi. Chassez cette idée-là, je vous en prie, et ne confondez pas trop l'homme avec la souffrance. C'est la souffrance que vous avez entendue, mais vous savez bien comme, en réalité, l'homme se trouve souvent au-dessous, et par conséquent moins poétique, moins méchant et moins damné que son démon.» Voilà la vérité réduite à ses simples proportions, et je le regrette, du moins pour la considération de Georges Sand. En grossissant son mal aux yeux d'autrui, en forçant sa plainte pour augmenter la pitié, elle a imité ces supercheries de la mendicité qui, pour émouvoir plus sûrement la charité du public, étale devant lui des infirmités simulées, ou invoque des catastrophes imaginaires. C'est un jeu dangereux et cruel, une triste spéculation sur la crédulité et la sympathie de trop faciles lecteurs.

Il est fâcheux aussi d'avoir à reconnaître que ces violents épanchements de verve amère, si funestes d'ordinaire pour autrui, ont souvent pour l'écrivain qui s'y livre d'heureux effets d'apaisement, et qu'au paroxysme de l'exaltation, ils font succéder une période de calme. C'est ce que nous avons vu pour Gœthe après Werther; c'est ce qui s'est produit pour Mme Sand après Lélia. Sa pensée, soulagée par cette création, est entrée dans une sphère plus sereine. Mais là encore, elle n'a pas été exempte de nombreuses fluctuations.

C'est ainsi qu'au milieu d'une série de charmantes compositions, inspirées par son séjour en Italie, elle donne, en 1834, son roman de Jacques, où apparaît de nouveau la théorie et la justification du suicide, dont elle va jusqu'à faire, comme l'a dit M. Poitou dans un livre sur le roman contemporain, un acte sublime et un sacrifice héroïque. C'est ainsi qu'à la même époque, elle nous montre, dans Sylvia, une femme orgueilleuse, qui ne croyant personne digne de son amour, se renferme dans une indifférence universelle. Faut-il rapporter à la même inspiration un roman écrit bien plus tard, à une époque qui dépasse la première moitié de ce siècle (1861), et au cours d'une veine nouvelle et abondante de belles et graves productions, le roman de Valvèdre? Sans doute, dans ce livre, il y a un personnage, Francis Obernay, qui n'est autre chose qu'un revenant de 1830; et, de plus, Mme de Valvèdre qu'il aime a bien des réminiscences de cette époque. L'un est un poète, et il se décrit ainsi: «J'avais déjà beaucoup lu, et bien que je n'eusse aucune expérience de la vie, j'étais un peu atteint de ce que l'on a nommé la maladie du siècle, l'ennui, le doute, l'orgueil.» L'autre est une femme ennuyée, rêvant un idéal que le monde entier ne lui fournit pas, qu'elle aurait pu, peut-être, en cherchant mieux, trouver tout simplement dans son mari, et qu'elle croit rencontrer en Francis. Entre ces deux êtres, unis par des tendances communes, éclatent des scènes dont la violence rappelle certains traits d'Adolphe, d'Amaury ou d'Octave, ou des explications désolantes, dans lesquelles leur scepticisme commun, leur mutuelle désillusion, leur égoïsme à deux, leur apparaît sous un jour effrayant. Ces scènes ne les séparent point cependant, et ces deux forçats reprennent une chaîne qui ne sera rompue que par la mort de Mme de Valvèdre. On voit combien ces caractères se rapprochent des types qui nous sont si connus. Mais, remarquons-le, Francis n'est pas le vrai sujet du livre; il est bien inférieur au mari qu'il supplante dans le cœur de sa femme; et rien ne semble plus misérable que cet amant sans autorité sur celle-là même qu'il a entraînée dans sa vie inutile, surtout quand on le compare à Valvèdre, au mari délaissé, mais grand dans son isolement, au savant, à l'homme ferme et digne, à la fois pratique et généreux, que Mme Sand représente comme le modèle achevé de la génération virile et intelligente qui doit diriger notre époque éclairée et industrieuse. C'est dans cette figure, plutôt que dans le caractère usé de Francis, qu'il faut chercher la pensée et les prédilections de Mme Sand dans sa dernière phase.