Au moment où Marie-Antoinette allait échanger la discipline familiale, mais austère, du gynécée de Vienne contre les mondanités frivoles, mais séduisantes, du palais de Versailles, Marie-Thérèse avait voulu placer sa fille sous une sorte de tutelle qu’elle avait confiée à son lecteur l’abbé de Vermond et à l’ambassadeur comte de Mercy-Argenteau. Dès lors, elle avait institué, avec celui-ci, une correspondance secrète, pour être renseignée, et sur la politique de la Cour de Versailles, et sur l’attitude de Marie-Antoinette comme Dauphine, puis comme reine de France. Dans son esprit, Mercy-Argenteau était une sorte de gouverneur qui devait régenter la jeune princesse, au nom de sa mère et dans l’intérêt de l’Autriche. C’était bien l’homme qui convenait à la mission: méthodique, méticuleux, méfiant, rigide observateur de l’étiquette, il dut maintes fois fatiguer de ses observations la Dauphine, et même l’irriter, surtout quand il lui disait qu’il avertirait Marie-Thérèse du peu d’égards qu’elle marquait aux avertissements réitérés de sa mère. Car celle-ci traitait encore comme une petite fille Marie-Antoinette et ne lui ménageait pas les semonces.

Le prince de Kaunitz, ministre des affaires étrangères, aurait pu se formaliser, comme le fit plus tard d’Aiguillon de la Correspondance secrète de Louis XV avec le comte de Broglie. Il feignit, au contraire, d’ignorer le plaisir innocent que prenait sa souveraine à ces rapports secrets, mais à la condition que Mercy lui en rédigerait un extrait... que l’on retrouve d’ailleurs, presque avec les mêmes phrases, dans les lettres de l’ambassadeur d’Autriche au ministre de Vienne (D’Arneth-Flammermont. Correspondance secrète, 1889, 2 v., t. II, p. 243, 11 novembre 1768). Mercy, dans sa réponse du 9 décembre, prétendait n’avoir cédé qu’aux instances de Nény, secrétaire intime de l’impératrice, et promettait à Kaunitz de lui donner la satisfaction qu’il désirait.

Au reste, Mercy-Argenteau apportait, dans ses relations diplomatiques, des sentiments de défiance tâtillonne, et presque grincheuse, qu’alimentait encore un appétit démesuré de commérages. Il n’aimait ni la France, ni son gouvernement: «Ce royaume, écrivait-il à Kaunitz, est sans justice, sans ministère, sans argent.» Ah! la bonne alliance que nous avions là.

[223] Corresp. secrète de M. Argenteau. Lettre de Mercy du 2 septembre 1771, t. I, pp. 200-214. Mercy n’était pas d’ailleurs sans indulgence pour Mᵐᵉ Du Barry: «Elle n’est ni méchante, ni intrigante» écrit-il le 15 septembre 1779 à Nény.

[224] Corresp. Du Deffand (édition Sainte-Aulaire, 1866), t. II, pp. 13, 14 et suiv.

[225] AN. T. 243 Lettre du 9 octobre 1771 (de Fontainebleau).

[226] Corresp. Du Deffand (édit. Sainte-Aulaire), 1ᵉʳ octobre 1771, t. II, p. 59.

[227] Corresp. Du Deffand (édit. Sainte-Aulaire), 3 octobre 1771, t. II, p. 59.

[228] Anecdotes de la comtesse Du Barry, Londres, 1776, p. 249.—Moufle d’Angerville dit également dans sa Vie privée de Louis XV (t. IV, p. 285), à propos des complaisances de d’Aiguillon pour Mᵐᵉ Du Barry, qu’il «forçait sa femme à s’associer à sa bassesse servile».

[229] Anecdotes de la comtesse Du Barry. La Dauphine y serait allée sans l’opposition de Mesdames, affirme Mercy dans sa lettre du 16 octobre 1772 à M.-Thérèse. Corresp., t. I, pp. 357-358.